"Fake", "Œuvres Volées"... L'Organisateur De L'Expo Banksy À Paris Répond À La Polémique Qui Entoure Son Événement

Entretien avec le directeur du Musée du Graffiti.

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Arts 

L’annonce d’une exposition dédiée à Banksy en juin prochain, au Musée du Graffiti à Paris, a d’abord enthousiasmé. Puis posé un certain nombre de questions. Le directeur du lieu a bien voulu y répondre.

Depuis l’auto-destruction de l’une de ses œuvres lors d’une vente aux enchères, Banksy a fait grimper sa cote. Auprès des marchands d’art, mais aussi et surtout du public. Alors quand l’annonce d’une exposition à Paris au Musée du Graffiti est apparue sur Facebook, beaucoup ont manifesté leur enthousiasme. À cette heure, 6500 personnes disent vouloir participer à cet événement dont le top départ est fixé au 1er juin. Et pas moins de 134 000 sont intéressées. Or, passé l’effet d’annonce, les détails de l’expo ont posé souci.

L’aval de Banksy et la provenance des œuvres en question

Certains Internets ont vite demandé si l’expo était organisée avec l’aval de Banksy. C’est un fait : nombre de galeries annoncent des rétrospectives liées au street artiste, sans que ce dernier n’ait donné son accord. “Je ne facture pas les gens pour voir mon art, à moins qu’il n’y ait une grande roue de fête foraine“, avait par exemple assuré l’artiste pour nier son implication dans une expo à Moscou dernièrement. Il a même recensé ces expos “fake” dans la rubrique “Shows” de son site Internet. C’est donc un fait, et c’est ce qui semble être le cas ici : une internaute, grandement relayée depuis, dit avoir contacté Banksy pour lui demander s’il avait donné son feu vert. Réponse de l’intéressé : “Cette exhibition n’est pas autorisée par Banksy. Nous ne savons pas ce qu’elle va contenir, mais il y aura certainement des fake ou des travaux volés dans la rue“. Des œuvres volées dans la rue, justement l’autre souci du public : dans la présentation de l’événement, le musée parle en effet de “morceaux de murs arrachés au passé et à la ville“, d’”accaparation“. Dans un contexte où l’oeuvre de Banksy en hommage aux victimes du Bataclan vient d’être dérobée, il n’en fallait pas plus pour qu’un grand nombre crie au vol.

Photo Banksy

Banksy au Bataclan. Photo Sadak Souici/Barcroft Media/Getty Images.

En partant de ces faits, on a contacté le directeur de cet espace du 2ème arrondissement de la capitale, Grégory Jubé. Alors, Banksy n’a pas validé, mail à l’appui ? “Est-ce que c’est Banksy, est-ce que c’est son équipe… Je ne sais pas qui répond ou ce que les gens trafiquent. Moi, Banksy, je n’ai pas de nouvelles. Je suis entré en contact avec lui il y a des mois. Pas de réponse là-dessus, donc j’avance. Mais si demain il me contacte, lui hein, pas un mec qui reposte des pseudos mails qui sortent de je ne sais où, et qu’il me dit ‘non tu me saoules, arrête’, j’arrête“. Les œuvres récoltées dans la rue ? Une partie mais pas un tout, et surtout pas du vol à ses yeux. Sinon le plan de sauvegarde d’un patrimoine qu’on détruit.

“Récupérer des œuvres pour ne pas qu’elles disparaissent”

Il y a des œuvres que j’ai récupérées dans la rue, parce que si je les avais laissées elles auraient disparu“, explique Greg. Aka Arek. Un ancien graffeur, passionné de cet art, et collectionneur depuis 25 ans. Cette collecte de rue, il l’a démarrée après un épisode précis. “À une période où je travaillais beaucoup, et n’avais plus trop le temps de voir cette culture par la photo de rue comme je l’avais fait auparavant. J’avais toujours la volonté de soutenir cet art, alors j’achetais des œuvres d’artistes que j’appréciais. Je voulais acheter un Colorz. L’oeuvre en question valait 4000-5000 euros. Un jour, je descends de chez moi et je tombe sur un panneau de chantier qu’un gars allait mettre à la poubelle, et sur lequel il y avait un tag de Colorz, ainsi que ceux d’autres crews. Là je me suis demandé : ‘tu préfères acheter pour plusieurs mois de salaires une oeuvre faite pour et par le marché, ou sauvegarder un bout de l’Histoire de ce mouvement ?’”. Regrettant que le marché reste concentré sur une poignée d’artistes, il veut “récupérer ceux qui n’allaient pas passer à la postérité“. Et au vrai, au moment où il a pu récolter du Banksy, ce dernier était alors bien loin de sa renommée d’aujourd’hui.

Dans l’absolu, de son plan de sauvegarde, Greg passe vite à l’envie de partage. À la volonté d’expliquer l’art qu’il aime, longtemps dénigré, et difficile d’accès au demeurant, ”avec ses codes, un certain élitisme venant des gens du hip-hop qui ne voulaient pas toujours s’ouvrir aux autres parce qu’une impression d’incompréhension pendant trop de temps…” C’est avec cette ambition qu’il ouvre son musée en mai dernier, espace sur trois étages dont l’entrée est gratuite. Et la pédagogie qu’il veut mettre en place passe par ces objets récoltés. “Alors oui, certains disent ‘c’est un art éphémère qui se doit de disparaître’, je veux bien l’entendre, mais à un moment si tu veux faire de la pédagogie et en parler, si tu montres aux gens des photos… il faut un rapport à l’objet, au réel. Le musée je l’ai constitué parce que j’ai une grosse base photos, mais si je les présente je saoule rapidement. Il faut que j’installe un discours sur des choses qu’on peut voir, toucher, regarder, autour desquelles on peut tourner. Les gens ont besoin de ça. On recrée un contexte avec l’objet“, explique-t-il. Dès lors, les accusations de vol passent mal.

Photo Banksy

Le Musée du Graffiti. Photo @arekgreg.

Une expo Banksy pour ouvrir le public au graff

Si je comprends ces accusations de vol ? Oui je comprends, mais ceux qui critiquent ne savent pas ce qu’on récupère, ni pourquoi on le récupère. La plupart des gens qui critiquent ne font pas partie de cette culture, ne l’ont pas encore totalement comprise“, souffle-t-il, avant de prendre un nouvel exemple. “J’ai un O’Clock au musée. Quand il y a des graffeurs ou des anciens qui viennent, ils ne disent pas du tout ‘t’es un voleur’, mais plutôt ‘mortel, je suis vraiment content d’en voir un en vrai, pas juste une photo’”. Les critiques émaneraient-elles donc d’une partie du public dont le jugement serait basé sur la marchandisation du street art et le concept de propriété ainsi engendré, pourtant en décalage avec son esprit initial ? Il y a de ça pour Greg. Qui lâche : “il faut avancer intellectuellement quant à cet art avant de parler“. Permettre d’avancer, c’est justement la promesse de son musée. Et c’est la raison pour laquelle il réalise cette rétrospective liée à Banksy. Pour ouvrir un public qui a tendance à ne voir le graff que sous le prisme de cet artiste à la multitude qu’il y a derrière, et à une culture bien plus large. “Banksy est une porte d’entrée“, dit-il pour résumer. Il n’a d’ailleurs pas dans l’idée une collection uniquement constituée d’images faites par l’artiste, mais “un truc plus profond“, visant “avec des images choisies, triées sur le volet, à porter une réflexion, montrer en quoi Banksy s’inscrit dans cette culture graffiti“.

Sur ce à quoi il faut s’attendre avec cette exposition, Greg parle de “collection personnelle, collections extérieures” et tient à ajouter : “on n’a pas de doute sur ce qu’on va exposer“. Il assure aussi qu’à l’instar du graffiti, rien n’est figé. Même s’il est agacé par les commentaires négatifs, le directeur du musée veut que l’exposition se construise “au travers de ce que les gens demandent. L’expo se construit au fur et à mesure, on n’a pas encore tout, c’est ‘work in progress’”. Prendre en compte ce que les gens demandent oui, mais pas trop quand même. “Ceux qui jugent ce qu’on va faire en fonction de leur cadre muséal habituel, ‘il faut que l’oeuvre soit dans un beau cadre avec dessous le petit cartel pour que je comprenne bien’, allez tchao les gars. Bansky, son oeuvre détruite, il l’a mise dans un cadre doré. Il faut le voir comme une moquerie : ‘vous voulez une oeuvre d’art bien dans un cadre, ben je vais vous la faire’. Il fait des courbettes pour se foutre de la gueule du monde. L’oeuvre de Banksy n’a pas besoin de cadre, l’image suffit“. Bienvenue au Musée du Graffiti.


Musée du Graffiti
20 Passage du Ponceau, 75002 Paris
Exposition Banksy, à partir du 1er juin

Photo Banksy

 

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