Interview - Comment Luke Meier D'OAMC Veut Rendre Le Luxe Durable

“Si vous pensez au luxe, il devrait être intelligent.”

Mode 

“Le luxe absolu, c’est le temps. Surtout pour moi maintenant. Ce serait un véritable rêve d’avoir plus de temps”. Vous l’aurez compris, Luke Meier est un homme occupé. Très occupé. Isolés du temps pendant plusieurs dizaines de minutes dans le cadre luxueux du showroom OAMC en marge de la Fashion Week de Paris, nous avons profité du “luxe absolu” du co-fondateur de la marque pour évoquer sa dernière collection présentée 2 jours avant notre rencontre. Textures, matières, imprimés, set-up… ce sont les détails si chers au designer qui ont inspiré nos questions.

Où qu’ils soient, tous les détails comptent pour Luke : “Il faut faire quelque chose pour cette playlist”, lâche t-il en traversant la salle d’interview parcourue par une pop commerciale. Et à y regarder de près, la toute nouvelle collection du créateur sonne d’ailleurs un peu comme la playlist de son adolescence. Sur fond de Nirvana et du hip-hop des années 90, elle s’inspire des jeunes années de Meier dans le Boston du début des nineties. Bien avant Supreme ou ses études en Italie. Bien avant l’émergence d’OAMC et sa nomination chez Jil Sander. Avec une maturité qu’il a aiguisée au fil des saisons, l’Américain a réinterprété ses souvenirs, mais en impliquant sa marque et tous ses artisans. Le temps d’une vingtaine de minutes, le créateur altruiste nous balade entre art, musique et mode, sans jamais oublier son équipe installée à Milan car comme il le dit si bien : “en fin de compte, une entreprise ou une marque, ce sont juste des gens. Rien de plus.”

 

Photo De Luke Meier

Le sens de l’acronyme OAMC change à chaque collection. Que signifie celui de cette saison ?

J’ai tout écrit il y a quelques jours donc c’est encore frais dans ma tête. C’est “Overtly Agressive Manic Culture”. Ça veut un peu dire “mais qu’est-ce qu’il se passe dans le monde en ce moment ?”, ça évoque ce qui se passe ici ou aux États-Unis… Les gens n’ont plus peur d’être ouvertement agressifs et ça n’augure rien de bon.

Je ne suis retourné qu’une seule fois aux États-Unis depuis que Trump a été élu mais ça doit être très bizarre maintenant. Même s’il n’y pas de mur physique, le pays devient presque insulaire. On vit une régression vers des idées protectionnistes et conservatrices. C’est un peu la même chose ici. Je ne suis pas vraiment au courant de ce qui se passe avec les gilets jaunes en France mais je respecte beaucoup la mentalité des Français. Les gens bougent pour changer les choses. Je ne sais pas si cela va porter ses fruits mais j’aime cette idée. Les Américains sont restés trop longtemps dans leur confort pour faire bouger les choses maintenant.

Photo De Luke Meier

Il y a beaucoup de références visuelles, d’imprimés ou de messages cachés dans cette collection. Quel est leur sens ?

Cette saison est très personnelle. Je me suis beaucoup inspiré des années où j’ai vécu à Seattle. Je suis allé étudier là-bas juste après le lycée quand j’avais 17 ans, entre 1992 et 1993. C’était au moment de l’explosion de Nirvana et à cette époque, plusieurs styles se mélangeaient. Niveau mode, on pouvait mélanger des flanelles en laine avec des tissus techniques. Il y avait une espèce de mélange créatif qui ne se définissait pas par une marque mais par une attitude. Il fallait acheter une veste en cuir d’une marque, puis un jean Levi’s et une paire de Nike par exemple. Un artiste du nom de Daniel Johnston a influencé la scène artistique de cette époque. Vous souvenez-vous du fameux T-shirt de Kurt Cobain avec l’inscription “Hi, how are you?” et un alien dessus ? C’est Daniel Johnston qui l’a dessiné. Mais Johnston est aussi un musicien qui a influencé Kurt et tout son crew. Nous avons travaillé avec lui et son association qui vient en aide aux gens souffrant de troubles mentaux dont il souffre aussi d’ailleurs. C’est un artiste pur et je pense que c’est cool qu’on travaille avec lui et son équipe.

“Est-ce que les sneakers sont juste des chaussures ou c’est du streetwear ? Je pense que maintenant nous allons au-delà de cette terminologie. C’est juste du menswear.”

Pour cette saison j’ai aussi été inspiré par mon passage à New York et l’artiste Matthew Barney. Il a réalisé une série de 5 films qui est sûrement son plus beau chef d’œuvre. Le projet est intitulé “The Cremaster Cycle” et il a fait un show au Guggenheim qui m’a époustouflé. J’ai mélangé ces influences qui m’ont marqué lorsque j’habitais à Seattle et à New York. C’était intéressant de revisiter mes souvenirs et de les réinterpréter pour cette collection.

Photo De Luke Meier

Il y a 3 ans, vous n’aimiez pas qu’on parle de streetwear en évoquant OAMC. Est-ce différent aujourd’hui ? 

C’est comme tout. Les gens veulent employer des termes accessibles à tous. Si vous écoutez de la musique vous allez penser : “Ça ressemble à quoi ? C’est du hip-hop West Coast ou East Coast ?” mais selon moi, le mot streetwear n’était plus un mot très cool, presque négatif en fait. Mais on peut appeler beaucoup de choses streetwear alors qu’elles ne le sont pas du tout. Est-ce que les sneakers sont juste des chaussures ou c’est du streetwear ? Je pense que maintenant nous allons au-delà de cette terminologie. C’est juste du menswear. C’est juste des trucs cools. Pour moi des sneakers ça peut être des boots en cuir, elles font partie de mon dressing et je peux les mettre comme je veux, les élever ou les porter avec humilité, de façon simple. J’étais peut-être un peu sensible vis-à-vis de ce terme à l’époque mais au final, ce sont juste des pièces que je trouve cool et les gens peuvent les appeler comme ils le souhaitent.

“Je pense aussi que cette mode des logos est cyclique. Des fois vous voulez montrez des choses et des fois vous changez de mood et vous voulez être plus subtils.”

Beaucoup de grandes maisons de luxe abusent des big logos et de l’over-branding. C’est tout l’inverse chez OAMC. Quelle est votre vision du luxe ? 

Le luxe absolu, c’est le temps. Surtout pour moi maintenant. Ce serait un véritable rêve d’avoir plus de temps. Mais quand on parle de mode, je pense que la définition du luxe devrait être… durable. Nous ne concevons rien qui puisse périr rapidement. Nous attachons beaucoup d’importance à la conception et au développement de nos pièces afin qu’elles durent dans le temps. Si vous pensez au luxe, il devrait être intelligent. Ça ne devrait pas juste être une question d’argent. De la bonne qualité avec la bonne intention. Je ne veux pas que les gens portent nos pièces et que 4 mois plus tard ils les trouvent obsolètes. Je pense aussi que cette mode des logos est cyclique. Des fois vous voulez montrez des choses et des fois vous changez de mood et vous voulez être plus subtils. Je préfère que les gens interprètent leurs pièces à leur manière et qu’ils n’aient pas l’impression de faire de la pub pour nous. Ça ne m’a jamais intéressé.

“Quand je me rappelle mon passage chez Supreme… Ça fait partie de moi. Je ne serais pas ici aujourd’hui si je n’avais pas vécu tout ça et j’ai toujours un lien fort avec James.”

Vous ne suivez pas cette tendance…

Non. Je m’estime chanceux de pouvoir faire ce que je pense être cool et de ne pas avoir à réfléchir à ce qui plaît aux gens. Je n’ai pas à imaginer un personnage fictif. Toute cette collection, je pourrais la porter.

Toutes vos interviews abordent votre passage chez Supreme. Est-ce encore pertinent de vous questionner là-dessus ?

Quand je me rappelle mon passage chez Supreme… Ça fait partie de moi. Je ne serais pas ici aujourd’hui si je n’avais pas vécu tout ça et j’ai toujours un lien fort avec James (NDLR : James Jebbia, fondateur de Supreme). C’est cool de voir que si vous faites quelque chose et que vous y croyez dur comme fer, ça peut marcher. C’est rassurant. On avait la même approche qu’aujourd’hui, du genre “Qu’est ce qui est cool pour nous ? Qu’est ce qu’on aime ?”, ça a marché et ça marche encore. Il fallait faire abstraction des tendances et faire ce qu’on pense être cool.

Photo De Luke Meier

Énormément de marques “réinterprètent le passé avec une vision moderne”. OAMC applique ce concept à merveille avec le tailoring italien notamment. Comment cette idée se matérialise-t-elle cette saison ? 

Encore plus que dans les silhouettes ou les coupes, ce sont dans les techniques que j’aime utiliser. J’ai étudié le tailoring en Italie pendant quelque temps donc c’est devenu un réel outil pour comprendre comment travailler avec des éléments techniques comme la finition des tissus à la main. Par exemple, cette saison nous avons utilisé des laines avec une construction double face. C’est assez simple, vous prenez du tissu, vous le mettez à plat et vous le fendez en deux. Une fois fendu en deux, vous rabattez les coutures à l’intérieur et vous finissez à la main. C’est une méthode traditionnelle et luxueuse mais nous l’avons twisté pour lui donner une autre attitude et nous l’approprier. On utilise ces techniques luxueuses et traditionnelles dans la confection, mais on s’assure toujours que le style soit authentique dans tout ce qu’on fait.

“Tout dépend de l’équipe. Chez OAMC, on a une équipe soudée. Il y a une très bonne ambiance.”

Pour moi, ça doit être cool aussi. L’idée ce n’est pas de faire une veste de costume pour montrer qu’on est capable d’en faire une. On peut faire une veste très luxueuse mais est-ce que elle serait cool ? C’est le plus important. La première chose que les gens se demandent c’est : “est ce que cette pièce est mortelle ?” ou “Waouh ! C’est incroyable. Je veux cette pièce !”. Et si on arrive à ce niveau, ensuite on peut se pencher sur les finitions, sur le tissu ou sur les techniques utilisées. Parce que même si je trouve que le produit est cool, il faut que ce soit un bon produit. Il doit être solide et justifier son prix. J’accorde beaucoup d’importance à la valeur, car je sais qu’ils sont loin d’être abordables. Mais pour le prix, cela reste raisonnable car c’est bien fait et vous en avez pour votre argent.

C’est vrai que lorsqu’on voit des produits OAMC, on a tout de suite envie de les essayer…

Je pense que c’est l’éternel débat de la vente en ligne. Même sur iPhone, ce n’est pas assez, il faut aussi les toucher. C’est différent de voir des produits en ligne et de supposer qu’ils sont cools. Vous devez les essayer. Mais quand on achète quelque chose en ligne, bien que ça m’arrive très rarement, quand le produit est encore mieux en vrai, la sensation est géniale. C’est ce qu’on essaye de faire aussi. Je ne veux pas que quelqu’un dise “ça ne ressemble pas à la photo”.

“En fin de compte, une entreprise ou une marque, ce sont juste des gens. Rien de plus.”

Comment se porte OAMC ? 

On devient de plus en plus grand, mais c’est une croissance étape par étape. Chaque saison est meilleure, les ventes sont meilleures. C’est une croissance constante et ça me plait comme ça. Le département design fait du bon travail. L’équipe de développement aussi. Nous sommes capables de faire plein de choses. Nous avons plus d’expérience maintenant.

Comment gérez-vous cette croissance avec votre poste de directeur artistique chez Jil Sander ? 

Encore une fois, tout dépend de l’équipe. Chez OAMC, on a une équipe soudée. Il y a une très bonne ambiance. Les gens y croient vraiment. Quand vous avez des gens qui veulent bien faire, alors tout marche très bien. Tout s’est très bien goupillé durant ce show, on était bien organisés. C’est un réel bonheur de travailler dans ces conditions car on peut se concentrer sur les choses qui comptent vraiment. Même l’équipe de production a fait du bon travail sur le show, au niveau de la musique, du site internet… C’est rassurant de voir qu’on évolue dans ce sens car en fin de compte, une entreprise ou une marque, ce sont juste des gens. Rien de plus.

Plutôt que de stresser pour des éléments qui n’en valent pas la peine, aujourd’hui on est assez organisés pour s’occuper des choses qui comptent, comme le style, les pièces ou le message. Je suis encore plus fier de notre équipe que de la collection.

Photo De Luke Meier

Vous avez présenté votre première sneaker en collaboration avec adidas. Est-ce que l’installation moelleuse au sol était liée à la paire ?

Ce vinyl rembourré était inspiré de l’univers de Matthew Barney avec sa palette de couleur et ses matériaux. Cela m’a aussi fait pensé aux clips des années 90. Ça ressemblait à un monde psychédélique dans lequel on est troublé du genre “qu’est ce qu’il se passe dans cette pièce ?”, mais l’atmosphère était très cool. Sous les pas des gens, c’était un peu spongieux et matelassé. C’était aussi inspiré des clips de hip-hop des années 90 filmés avec des lentilles fish-eye.

Quelles sont les prochaines étapes pour vous ? 

Le défilé de juin. On est déjà concentré là-dessus. La semaine prochaine on a quelques essayages de prévus. On travaille aussi sur le site internet, il devrait être prêt pour le printemps prochain. On va garder ce format de collection mais on essayera de faire quelque chose en dehors du calendrier habituel. On veut créer un monde autour de ce qu’on fait.

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