Coulisses – Le Workwear Poétique, Brut, Terrien Et Français De La Deuxième Collection De Jacquemus, Le Meunier

Simon Porte Jacquemus, créateur de la marque éponyme, nous a conviés dans le Sud de la France, un Sud bien différent de celui auquel il nous a habitués, pour partager à cinq jours de son défilé à la Fashion Week le shooting singulier de sa deuxième collection Homme. “Le Meunier”.

Quand Simon Porte Jacquemus invite dans le Sud, on songe directement à la douceur provençale. On ose même espérer un nouveau bord de plage, glace à l’eau dans une main et pastis dans l’autre, comme il avait pu l’offrir en juin dernier aux invités du défilé de sa première collection Homme, ‘Le Gadjo’. Mais pour la deuxième, le créateur nous a pris à contre-pied. Sur les plateaux du Larzac, dans l’Aveyron, la mer est loin, le confort relatif, le froid glacial. Simon s’excuse de ce qu’il voit comme une mauvaise surprise. Il ne devrait pas. Les mains gelées sont accessoires, devant la vraie surprise de la journée, qui s’affiche d’emblée sur les mannequins et tient lieu de vérité. “Le Meunier”, deuxième collection masculine de Simon, assoit véritablement le style de l’Homme Jacquemus. Là où la première lançait les bases mais s’éparpillait comme autant des personnages dont le créateur voulait parler, la direction nous apparaît désormais de manière très claire. L’Homme Jacquemus sera un travailleur à l’uniforme moderne, un uniforme workwear mais poétique, utilitaire mais romantique.  

 Au pied d’un moulin, du workwear brut…

Revenons à nos moutons. Ils sont une demi-douzaine, guidés par quatre chiens qui répondent aux drôles de mots d’un berger nommé Étienne. Sans rire, pour son Meunier, Simon a tapé dans le typique. Nous voilà au pied d’un moulin du XVIIe siècle surplombant le village fortifié de La Couvertoirade, à 7h du matin, dans la soufflante du vent d’Autan avec un berger et son troupeau en mode démo. Tout le monde se les gèle, mais tout le monde se marre. Un mannequin tente de monter sur des échasses, se gamelle dans un rire collectif. Quand lui et ses collègues allongent une pose sur quelques minutes, Simon himself les motive en musique avec quelques pas de danse, jusqu’à concéder un Aya Nakamura en sono. L’esprit Jacquemus est bien là. Et il est là, à cinq jours d’un défilé sur le calendrier de la Fashion Week parisienne, pour une raison bien précise. Un photoshoot qui immortalisera de la meilleure des manières une collection fondatrice.

Après les Calanques, c’était dur pour moi de faire juste un défilé dans un lieu à Paris, j’avais envie d’organiser en deux temps cette nouvelle histoire. Je voulais que les gens la ressentent par des images fortes, belles, vraiment signatures“, nous explique-t-il, cagoule vissée sur la tête en plein zef. Alors qu’il retourne à sa collab avec son photographe de l’occasion Bruno Staub, les premiers vêtements qui défilent sous nos yeux esquissent cette nouvelle histoire Jacquemus. Des ensembles monochromes, des vareuses à poches multiples, de gros pants cargo ou bi-matières, des vestes matelassées, des gilets sans manches, le tout dans des cotons épais, du velours ou du lin mélangé effet toile de jute… Au contraire du set décontracté, dans le vêtement, ça sent le boulot à plein nez.

J’avais envie de revenir au Jacquemus terrien, des campagnes, travailleur. Il y avait beaucoup ça au début de la Femme, cette notion d’uniforme de travail pour lequel j’ai toujours eu une obsession, j’avais envie d’y revenir“, poursuit Simon. D’où, “Le Meunier”. Un terme qu’il ne faut cependant pas prendre au pied de la lettre. “J’aurais pu dire un autre métier, c’était juste pour donner un sens assez workwear à cette collection, en même temps que poétique. Je trouvais ça beau qu’il y ait un nom de santon comme ça, un nom qui désigne un métier qui n’existe quasiment plus… ce n’est donc pas une collection qui s’inspire du meunier, même s’il y a ces idées de travail d’antan, c’est plus l’idée de travail en général“, précise-t-il. Là où les accents workwear de sa première collection étaient un peu passés inaperçus avec le côté très “in your face, musique à donf, muscles et soleil” du défilé, comme le reconnaît le créateur, ils sont désormais plus assumés sur une gamme toujours prêt-à-porter mais plus claire, sous le prisme d’un “univers bien précis“. Lequel est donc, aussi, empli d’un certain romantisme.

… empreint d’une poésie subtile

Après une matinée fraîche au bord d’un moulin et d’une mare, l’après-midi laisse percer un soleil plus franc. Dans les champs, les mannequins ne craignent plus le topless, et sous cette météo plus clémente, des détails d’un autre genre font leur apparition. On remarque des broderies de blé, des broderies faisant écho à la nappe de mamie, des imprimés romarin, des imprimés tout court. “That’s so Prince de Bel-Air, nineties shit !“, kiffe un modèle à propos de sa chemise colorée et très pop. Le monochrome hivernal a donc cédé sa place aux touches de couleur de la collection, sans qu’on ne puisse crier au décalage : ces imprimés, ces broderies florales, symboles du regain de poésie que Simon dit avoir voulu mettre en œuvre après sa première collection tape-à-l’œil, s’inscrivent en effet sur ces mêmes pièces d’inspiration workwear. Ils en altèrent subtilement la nature brute, à l’image de l’imprimé volontairement terni du romarin, pour créer toute la singularité et le caractère de l’ensemble. Petit à petit la toile se tisse, on voit en ce moulin plus que l’évidence du meunier, on ressent sous nos pieds, dans la terre ocre et aride du Larzac, le travail et la campagne dont le créateur veut nous parler.


« Je vais arrêter avec cette période méditerranéenne » 

“Je cherchais un moulin, j’ai eu un coup de cœur pour celui-là, pour ce lieu en général. Toutes les nuits je m’endormais en pensant à toutes les scènes, j’envoyais des notes, photos, références, de vieilles photos des années 30, des peintures pour reproduire des tableaux, les Glaneuses, j’ai même regardé le film d’Agnès Varda… Je me suis fait des références artistiques pour créer des tableaux, plus qu’un lookbook. Les moutons, les échasses, c’étaient les cartes postales d’avant”, explicite Simon. Le lieu fait sens, met en relief autant qu’il nourrit l’histoire de ces nouveaux vêtements. C’est toujours le Sud, mais ce n’est plus le même. Et on tient là quelque chose : “Je vais arrêter avec toute cette période méditerranéenne, sur l’Homme comme la Femme”, nous confie le créateur. Finies les glaces à l’eau, il troque donc la légèreté du bord de mer pour quelque chose de “brut, terrien, français”, pourrait-on dire avec les trois termes qu’il nous lâche pour résumer son Meunier. C’est un “changement” chez Jacquemus qui s’amorce sur cet autre bout de Sud, “une nouvelle période” qui montrera “autre chose, un retour à du déjà fait mais avec l’expérience, à du plus artistique, plus conceptuel”.

 

“Cette poésie/workwear, ce romantique/utilitaire, c’est quelque chose qu’on va développer”, confirme de son côté Julien Sanchez, responsable de collection Homme pour Jacquemus, tandis que Simon s’affère sur le set, désormais établi en bordure de départementale. La météo plus clémente n’a pas adouci le créateur. Le voilà plus concentré, soucieux même, du coucher de soleil comme des derniers assemblages de tenues, alors qu’il manque une quinzaine de pantalons du fait de retard de livraisons. En revanche, on ne peut parler de pénurie de baguettes pour la mise en scène. “J’aime bien le côté vendeur de pain, j’ai une photo de moi petit, où je vends de la lavande avec un chapeau de paille comme ça, j’aime bien”, lâche-t-il à son équipe. Les références personnelles sont aussi évidentes, pour le fils d’agriculteurs qui a fondé sa marque après le décès de sa mère. Et qui voudrait désormais que le temps s’accélère.

 
 

“J’ai hâte que ça avance, parce que j’ai beaucoup de choses à dire pour l’Homme. J’ai envie que ça avance plus vite. L’inspiration est lancée. Je sais qui est l’Homme Jacquemus, c’est juste qu’il y a des réflexes que je n’ai pas, 10 ans de Femme c’est beaucoup de réflexes et une certaine maturité. Et ce n’est pas du fait de cette expérience sur la Femme que je serai aussi à l’aise sur l’Homme. C’est une vraie gymnastique. Mais je l’assume, je suis sincère par rapport à ça. Je sais qu’il y a plein de choses qui vont se faire petit à petit, mais je suis sincère, et c’est ce que je livre aujourd’hui”. Lui en doute, on le rassure sans l’en convaincre : avec “Le Meunier”, sa deuxième collection, Simon Porte son Homme Jacquemus à un autre échelon. D’une première buzzable où il pouvait apparaître confus, il est maintenant réel, tangible, assuré même. Loin du sable, les pieds sur terre.


Credits
Photographer
Sev Pieto/HVH PRODUCTIONS pour HYPEBEAST FRANCE
Editor
Alexandre Pauwels
Creative
Hanadi Mostefa
Tags
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