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Laylow, L’Avant-Gardiste À L’État Brut – Interview
Je suis un fichier lourd qui n’est pas compressé et c’est pour ça que je pense être un ficher raw.

“Futuriste”, “digital” ou “en avance sur son temps” sont les qualificatifs qui reviennent en permanence lorsqu’on évoque la musique de Laylow. L’avant-gardisme décrit entre les guillemets caractéristiques des pièces d’Off-White™, le label porté avec nonchalance par le rappeur toulousain sur bon nombre de ces clichés illustre l’état inaltéré de son dernier projet .Raw. Comme s’il avait rajouté ce suffixe à la fin de chacun de ses morceaux en annihilant toute forme de compression, Lay délivre une mixtape composée d’éclairs, de pulsions créatives et d’instants figés dans le temps. Souvent sublimés par les algorithmes savants de l’auto-tune et enregistrés en une seule prise, les titres de .Raw expriment parfaitement l’identité ambivalente de l’artiste. Décryptant son projet et sa personnalité au fil des minutes, la complexité du Digitalova qui se reflète dans le format de sa musique est décodée au rythme d’un échange aussi pur que sa musique. À travers ces clichés monochromes, comme la griffe de Virgil Abloh, Laylow définit la zone de gris entre le noir et le blanc dans laquelle il gravite avec aisance à l’état brut.

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Laylow porte une doudoune sans manches Off-White, une chemise manches courtes North Hill et une chemise manches longues Icosae.

HYPEBEAST France : Ton nouveau projet s’appelle .Raw, en quoi peut-on te considérer comme un fichier brut ?

Laylow : Parce que je suis un fichier lourd qui n’est pas compressé et c’est pour ça que je pense être un ficher “raw”. Dans ce projet, il y a beaucoup de “one shots”, de textes écrits dans la même nuit. On a pris l’émotion en photo, dans sa meilleure qualité, et on l’a livrée comme elle était. Je voulais un nom court qui reflète le projet donc .Raw est sorti du lot assez naturellement.

HB FR : Les autres rappeurs sont-ils des fichiers “.jpeg”, à se démocratiser, le rap est-il en train d’être traité par le même filtre ?

Et encore, je pense qu’il y en a beaucoup qui sont de moins bonne qualité que “jpeg” (rires). J’essaye de me différencier et de rester pur dans mes intentions.

“Les blessures évoquent surtout ma relation avec la musique. Même si on tape dans le mur depuis quelques années, on ne s’arrête pas pour autant. Malgré les échecs et les sacrifices, Lay se relève toujours.”

HB FR : Tes deux derniers clips ont été tournés aux États- Unis, à Los Angeles. Tu n’as jamais caché ton attachement pour le rap US, en quoi ce pèlerinage a-t-il influencé ton évolution artistique ?

Ce voyage m’a appris beaucoup de choses. Désormais je n’ai plus cet idéal utopique des États-Unis comme je pouvais l’avoir quand j’étais plus jeune. Un pèlerinage… c’est vrai que j’avais envie de me frotter aux délires qu’on voit à la télé, de savoir si ça nous parlait vraiment. J’ai eu des déceptions et de belles surprises mais après Tokyo l’année dernière, je suis convaincu que l’on n’a pas fini de bouger. On va continuer à faire des tours pour explorer le monde.

HB FR : Comment ces voyages déteignent sur ta musique ?

Plus les années avancent, plus j’ai du mal à être influencé musicalement parlant. Je passe tellement de temps à enregistrer du son que j’en écoute très peu. Je n’étais pas très ouvert aux sons des autres durant mes voyages. Il y a juste ce jour où j’ai fait une session dans le studio de l’ingé son de Famous Dex, il m’a dit qu’il claquait tous ses sons en 20 minutes et ça m’a piqué. Ça veut dire que Dex il est “raw” de chez “raw” (rires) ! Si la vibe là-bas ne m’a pas vraiment touché, ce process de travail m’a inspiré.

“Si tu as une vie trop paisible, tu n’as sûrement pas grand chose à raconter. Quand tout va bien, tu n’es pas très productif. C’est souvent dans l’adversité qu’on construit.”

HB FR : Tu apparais blessé au bras sur la pochette de ton album, même si on comprend que ça arrive dans le clip de “Y2”, les circonstances sont un peu floues, comment te blesses-tu ?

Tout le monde peut avoir son interprétation sur mes blessures mais ça représente pleins de métaphores. Les blessures évoquent surtout ma relation avec la musique. Même si on tape dans le mur depuis quelques années, on ne s’arrête pas pour autant. Malgré les échecs et les sacrifices, Lay se relève toujours.

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Laylow porte un manteau Icosae, un pull à capuche et des sneakers Off-White et un pantalon Icosae.

HB FR : Les blessures sont souvent de grosses sources d’inspiration dans le rap (Booba, Kanye, etc…), qu’en est-il dans ta musique ?

Les épreuves difficiles nous marquent souvent et même si ce sont des émotions assez dures à digérer, je les dissèque dans ma musique. Pourquoi le label m’a jeté ? Pourquoi mon frère a fait ce qu’il a fait ? Pourquoi cette meuf t’a jeté ? Si tu as une vie trop paisible, tu n’as sûrement pas grand chose à raconter. Quand tout va bien, tu n’es pas très productif. C’est souvent dans l’adversité qu’on construit.

HB FR : Tu as des blessures sur la pochette du projet, il y a des références à Scarface et à Tony Montana dans tes visuels et dans tes textes, mais pourquoi as-tu un pansement Mickey sur le nez ?

C’est un petit big up à… une personne du passé qui m’était chère. C’est aussi du second degré. En opposition à l’atmosphère très agressive du projet et des visuels, j’ai voulu porter quelque chose de drôle, d’enfantin. Même si on est très sérieux dans ce qu’on fait, parfois on s’amuse donc je voulais amener un contraste avec cette petite touche d’humour.

Photo De Laylow
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Laylow porte un costume Off-White.

HB FR : Si le rap US a bercé ta jeunesse, on a le sentiment que ta musique et le rap français en général s’en émancipe petit à petit. Tu as shooté à LA avec ta team TBMA, comme si tu ramenais ta patte là-bas, comment analyses-tu ton évolution et cette tendance ?

 

Avec internet, les flux d’inspirations bougent constamment. Je peux m’inspirer des États-Unis comme d’un flow asiatique et le mixer avec mes origines ivoiriennes. Je trouve que certains Américains s’enferment dans des clichés d’eux-mêmes et heureusement que certains surnagent encore pour relever le niveau. Les artistes qui percent viennent de partout désormais.

HB FR : Ton featuring avec Shobee et Madd illustre parfaitement cette tendance. Une collaboration avec des rappeurs marocains qui est publiée en avant-première sur The Fader, un énorme média américain. Comment ce featuring et ce release se sont-ils goupillés ?

Je n’ai pas vraiment géré l’organisation de ce feat. Je me souviens juste de l’ambiance en studio où tout s’est vraiment bien passé. Ensuite sur le clip, il y avait une bête d’ambiance aussi. J’ai vécu pas mal de temps en Afrique donc quand on a shooté le clip au Maroc, j’ai juste profité du moment. Les réalisateurs étaient vraiment enthousiastes et quand j’ai vu le clip, j’ai compris. On avait rien prévu de tout ça et c’est sûrement pour ça que ça a donné un rendu aussi beau.

“Je ne me plaindrais jamais de ce que je fais, peu importe de quelle manière c’est perçu. La musique, ça prendra le temps que ça prendra.”

HB FR : Tu as sorti 3 projets de 10 morceaux en 2 ans. Pourquoi le schéma single puis album de 15 titres disparait-il peu à peu ? Que penses-tu de cette évolution de l’industrie ? 

Dans mon cas personnel, ça me permet de rester proche de mon public et de ceux qui m’écoutent en m’évitant aussi trop de pression. Je pense que ça correspond bien au mode de consommation de la musique et au processus créatif des artistes.

HB FR : Il y a beaucoup trop de références footballistiques dans tes textes pour ne pas en parler. Pourquoi autant de foot ?

J’aime le sport et j’aime le foot. J’aime les choses extraordinaires, que ce soit dans le foot, dans la mode… J’aime les stars du foot, les grands joueurs. Les exploits ça me motive, ça me stimule. Quand j’étais plus jeune, on jouait tout le temps au foot. Que ce soit en France ou en Côte d’Ivoire, c’est un sport qui rassemble les peuples. J’adore le côté grandiose du football comme lorsque le stade se lève pour une reprise de volée de Zidane. J’aimerais être au milieu du stade et sentir ce frisson, ça doit devenir une drogue. C’est ce côté grandiose du football que j’aime.

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Laylow porte un pantalon NDG et une jacket Off-White.

HB FR : Les grands labels de luxe reprennent la culture foot, les rappeurs deviennent les égéries de grandes marques, la Fashion Week s’accapare la street culture… La rue est-elle en train de perdre son coté “raw” ?

Parce que la mode vient puiser son inspiration dans la street ? Je pense que c’est le sens logique des choses. La street, les codes urbains… ça brille trop, c’est trop chaud pour que personne ne vienne les voler. Après les tendances et les modes c’est subjectif. Qu’est ce qui est vrai, qu’est ce qui est faux ? Il y a un film d’Orson Welles qui s’appelle ‘Vérité et Mensonges’ qui illustre bien ce concept. Mais au final, je vois des gens qui me ressemblent, qui ont la même couleur de peau que moi ou qui parlent comme moi à un niveau où on ne voyait pas encore des gens comme ça, donc je suis content.

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Laylow porte une veste et un pantalon Icosae.

HB FR : Le qualificatif  “futuriste” revient souvent dans la presse à propos de toi, est-ce une malédiction d’être avant-gardiste ?

Je ne sais pas… J’ai l’impression que c’est une solution de facilité que de me mettre dans cette case. Mais je n’en veux à personne car il faut forcément trouver un qualificatif pour classer les gens. J’ai plus l’impression que ça échappe à beaucoup de monde, que les gens ressentent tout de même une énergie et c’est comme ça qu’ils la traduisent.

Je ne pense pas que ce soit une malédiction d’être en avance sur son temps parce que lorsque l’instant T arrivera, tu seras dans ton moment et ça fera longtemps que tu fais ce que tu fais. Tu seras prêt pour en profiter au maximum. Je ne me plaindrais jamais de ce que je fais, peu importe de quelle manière c’est perçu. La musique, ça prendra le temps que ça prendra, mais ce n’est pas une malédiction d’être en avant-gardiste.

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