Photo Tahar Rahim
On A Parlé Avec Tahar Rahim De L’Une De Ses Plus Grandes Passions, Le Nouvel Hollywood – Interview


Depuis “Un Prophète”, Tahar Rahim a fait du chemin. Et bien au-delà des frontières hexagonales, lui qui était dernièrement à l’affiche de “Marie Madeleine” avec Joaquin Phoenix et Rooney Mara, ou plébiscité pour sa performance dans la série “The Looming Tower”. Pour autant, alors que l’acteur de 37 ans est en passe de transformer l’essai outre-Atlantique, on constate qu’il accorde toujours une bonne partie de son temps à des projets de moindre envergure. Parce qu’il aime le challenge, c’est évident. Mais surtout, parce que Tahar Rahim a une certaine idée du cinéma. Il le consomme, le pense et le vit depuis son plus jeune âge. Et en ce sens, il est imprégné des caractéristiques du “Nouvel Hollywood”, mouvement qui a bousculé les codes du grand écran et façonné le cinéma tel qu’on le connaît aujourd’hui. Entretien passionné.

  Photo Tahar Rahim

         
Tahar Rahim porte une chemise en coton ROBERTO CAVALLI, un top en coton PETIT BATEAU, des lunettes de soleil OLIVER PEOPLES, une chaîne et une double bague en métal LOUIS VUITTON, une bague auriculaire gauche MAYL, auriculaire droit personnelle.
 

Tahar, quand on voit le shooting, on ne peut s’empêcher de penser à celui auquel on te compare souvent, un certain Al Pacino. Et dans un rôle particulier, “Scarface” : il y a quelque chose de très “Miami-années 80” là-dedans, avec ces motifs hawaïens, ces cols de chemises… vrai ?

Ça a été une inspiration pour la styliste. J’y ai pensé aussi : Miami, seventies-eighties. On m’a proposé plusieurs thèmes, mais vu qu’on parlait du “Nouvel Hollywood” des années 70, c’est allé sur ce film là. C’aurait pu être “Le Parrain”, “L’Épouvantail”, “Midnight Cowboy”…

Tu as une affection particulière pour ce cinéma, le “Nouvel Hollywood”, mouvement apparu à la fin des années 60 et qui s’est étendu jusqu’aux années 80. Ce ne sont pourtant pas les films qui sortaient dans ta jeunesse.

Mon histoire avec le cinéma démarre avec l’ennui. Je m’ennuyais, j’ai trouvé une échappatoire, un exutoire en allant dans les salles. La salle de cinéma me faisait du bien. J’y allais cinq fois par semaine, ça a démarré vers mes 14 ans. Je devais utiliser des moyens détournés parce que je n’avais pas l’argent pour, alors je passais par derrière… Il s’est joué toute une guéguerre entre le propriétaire et moi, il essayait de m’attraper, mais je me débrouillais toujours pour avoir un ticket. Quand je sentais qu’il arrivait, je demandais un ticket à quelqu’un, ou je le trouvais par terre, parce que les gens les jetaient dans les salles. Comme il n’y avait pas de caméras à l’époque, ça passait. Un jour il a fini par m’avoir, en plein milieu d’un film. C’était bien plus tard, j’étais à la fac et on s’était dit avec des potes qu’on se ferait revivre le bon vieux temps. Ça s’est fini par sa victoire, mais on s’est revu il n’y a pas longtemps, on en riait.

Vu le parcours, il y a de quoi…

Oui il ne va pas me blâmer, tiens. Mais je n’oublierai jamais le projectionniste qui lui m’a vu plus d’une fois et fermait les yeux. Il voyait un jeune qui était fou de cinéma et qui ne pouvait pas se payer de place, alors il me laissait. J’aurais fait pareil.

Photo Tahar Rahim

         Veste en laine et cachemire LOUIS VUITTON, chemise en soie FENDI, pantalon en denim UNIQLO, ceinture LOUIS VUITTON, une chaîne et une double bague en métal LOUIS VUITTON, une bague auriculaire gauche MAYL, auriculaire droit personnelle.

Alors comment en es-tu arrivé au “Nouvel Hollywood” ?

J’aimais le cinéma. En plus d’aller souvent en salle donc, il y avait aussi des rendez-vous à la télévision. Avant l’ère d’Internet et les plateformes, pour voir un film il fallait rentrer chez soi à 20h30. On avait les deux films du lundi, le mardi c’était sur France 2, et le dimanche c’était une chaîne suisse romande qu’on captait. Toujours des films de cinéma. On a découvert tous les grands classiques français, avec les Belmondo, les Delon, Gabin… mon amour pour Gabin commence là. Et un ami me dit un jour qu’il faut absolument que je vois “Taxi Driver”. J’avais déjà vu le travail de Scorsese auparavant, notamment et surtout avec “Les Affranchis”, ou “Raging Bull” parce que mes frères aimaient beaucoup. “Taxi Driver”, je ne l’avais pas vu. Et quand je le découvre, je vois vraiment un truc qui me bouleverse. Et ça me pousse à regarder ce qui se passait à cette époque-là. Au fil des années j’ai vu beaucoup du “Nouvel Hollywood”, dont on situe le début avec “Easy Rider”.

Il se dit que le “Nouvel Hollywood” a démarré là, avec ce road movie. C’est une référence pour toi ?

Pour moi il y a un film qui l’annonce déjà avant. On ne l’attribue pas au “Nouvel Hollywood”, mais à mon sens, dans “Le Kid de Cincinnati” (1965), avec Steve McQueen qui campe un joueur de poker qui essaie de s’en sortir alors qu’il a des dettes, il y a ce truc, où on va dans un milieu qu’on ne regarde alors pas suffisamment au cinéma, explorer une thématique qui appartient au peuple. Avant ça, dans la période précédente qu’on nomme “l’âge d’or d’Hollywood”, c’était grosses productions, films de gangsters, comédies musicales… Alors ce film, dans ma cinéphilie à moi, il m’annonce rétrospectivement l’ouverture d’un autre cinéma. Ça m’a fait cet effet. “Easy Rider” je comprends que ce soit la référence, celui qui soit considéré comme le premier, mais ce n’est pas celui qui m’a le plus fasciné.

 

Avec le ‘Nouvel Hollywood’, on est sorti filmer dans les rues, les réalisateurs ont pris de nouveaux acteurs, qui ont redéfini le jeu au cinéma.

Mis à part “Taxi Driver”, quels sont donc tes films références de cette période, et en quoi t’a-t-elle passionné ?

Il y a “L’Épouvantail”, “Midnight Cowboy”, “French Connection”… Ce qui se passe là, c’est qu’on sort des studios pour aller filmer dehors, ce que la nouvelle vague française a repris, et les réalisateurs prennent des acteurs qui ne sont pas des stars au départ. Ils ont envie de révéler le peuple par le peuple, d’une certaine façon. Et on découvre les rues de New York, de Chicago, des endroits un peu miteux dont si tu es habitant, tu te dis ‘enfin, on le montre, on montre ce que je vis !’. Tu vois dans “Taxi Driver”, la manière dont ils filment New York ? Personne ne filmait New York avant ça. À la période précédente donc, “l’âge d’or d’Hollywood”, c’était gros studios, grosses productions. Des physiques très stéréotypés. Le méchant avait toujours la même tête, répondait toujours aux mêmes codes… Le “Nouvel Hollywood” a redéfini le jeu au cinéma. On n’est plus dans la grandiloquence, on essaie vraiment de se rapprocher de l’être qui marche à côté de toi dans la rue. Si tu dois jouer un bandit, tu vas chercher au plus proche du bandit. Le “Nouvel Hollywood” a amené cette dimension.

On imagine que c’est par ce jeu, que le “Nouvel Hollywood” t’a influencé en tant qu’acteur ?

Oui, dans la vérité du jeu. Je veux dire, depuis, dans le jeu, j’ai rarement vu des performances aussi vraies, justes, puissantes et inspirantes que dans ces années 70 et 80. Il y en a encore, mais avec parcimonie. Aujourd’hui il y a des acteurs qui ont ça, mais il y en a moins numériquement. Je pense à Joaquin Phoenix, Daniel D. Lewis, pour qui c’est une question de vie ou de mort, ça a dépassé le jeu. Christian Bale aussi, souvent on associe son talent à ses transformations physiques, mais c’est surtout qu’il les incarne, ses persos. Dans l’absolu, il n’y a pas eu d’autres révolutions depuis celle du “Nouvel Hollywood”. Il y a eu une révolution avant, du muet au parlant. Puis ce truc, avec Gabin par exemple, qui a ramené le parler du peuple et le naturel qui va avec, tu vois bien la différence dans “Le Jour Se Lève” où il est face à Jules Berry (1939). Tu vois qu’une époque est passée, et qu’il y a une nouvelle façon de jouer. Le “Nouvel Hollywood”, c’est aussi ça. Et ça n’a pas bougé depuis. Tout ce qu’on fait, c’est améliorer ce qu’ils ont fait, ou essayer de s’en rapprocher.

Tu as cité Serpico en référence pour te plonger dans l’un de tes rôles, sur “Panthers”. Ce film a été le premier à traiter frontalement la corruption policière, apprenant à de nombreux spectateurs l’existence même du phénomène. C’est une autre caractéristique du “Nouvel Hollywood” : il était connecté à son époque, posait et répondait à des questions sociétales. Le cinéma est dans ce cas plus qu’un divertissement, il a un poids. C’est ta vision du grand écran ?

Oui il y a une vraie fonction pédagogique en plus. Ça me fait penser au film “Les Hommes du Président”, sur le scandale du Watergate. Ok, on en parle alors dans la presse, mais il faut quand même avoir des corones pour y aller, ils disent, ils y vont, ils n’ont pas peur. Les films répondaient toujours à un mouvement politique, étaient toujours une contestation d’un mouvement politique. Et je pense qu’à chaque mouvement politique désastreux, du moins aux États-Unis, il y a une recrudescence d’artistes et de messages. C’est encore le cas aujourd’hui : les gens ont envie de rendre à Trump la monnaie de sa pièce. Et tu vois que là, c’est le temps de la minorité et des femmes aux États-Unis. Oui c’est impulsé par des mouvements, mais ça nourrit aussi les artistes. Personnellement je n’aurais pas la prétention de dire que je veux faire de la pédagogie, je ne suis pas scénariste ou réalisateur, mais en tant que spectateur, j’aime l’idée d’apprendre quelque chose dans un film, d’en ressortir un peu moins bête. Des fois, il y a aussi de gros films ou des comédies musicales qui m’offrent des moments d’évasion et de détente que j’ai adorés. Je suis pas en train de dire qu’il y a un thème de film qu’il faut aborder. Je ne suis pas un extrémiste du cinéma. Ce sont tous ses genres qui m’ont amené au cinéma. Mais il est vrai que quand je lis un script et que j’y vois cette dimension je suis content, parce qu’il y a un truc, et que si l’équipe apprend quelque chose, tant mieux.

Photo Tahar Rahim
Photo Tahar Rahim
Photo 1 : Costume en seersucker ottoman de coton et viscose DE FURSAC, chemise en coton LOUIS VUITTON, chaîne LOUIS VUITTON, bague auriculaire gauche MAYL, chaîne et doubles bagues LOUIS VUITTON, bague auriculaire droit personnelle.
Photo 2 : Chemise en soie et chaîne LOUIS VUITTON, pantalon en denim UNIQLO, chaussures en cuir J.M. WESTON.

Sans aller jusqu’au terme d’apprentissage, le propre du “Nouvel Hollywood” est donc de poser des problématiques très actuelles. Comme dans ton film “Joueurs”, qui explore une dépendance peu entrevue jusqu’ici sur le grand écran. Sujet de société, personnage marginal… On est dans le thème.

Oui, poser une problématique. Mais dans “Joueurs”, tu découvres quand même les cercles clandestins qu’il y avait à Paris. J’en avais entendu parler parce que je travailles à Paris, mais beaucoup ne savent pas. Et pour parler de “Joueurs”, il y avait cet espèce d’humeur, de goût, d’envie qui voulait répondre au cinéma des années 70. “Panique à Needle Park” était une vraie référence. Marie avait envie de créer ces personnages un peu mythologiques qui existent dans ce cinéma hollywoodien des années 70, de les ramener dans notre société, dans notre histoire, ça m’a vraiment charmé.

 

Je veux continuer à me diversifier. Soutenir de premiers films, tenir de beaux rôles. Ça rejoint la manière dont j’ai envie de pouvoir écrire mon chemin en fonction de ce que je suis.

Ce film semble traduire ta passion du “Nouvel Hollywood”, dans le sens où il met en exergue ton attachement pour des films qui ont vocation à “raconter quelque chose de notre époque”. Aujourd’hui encore, alors que tu es connu à Hollywood, tu joues encore ce genre de rôles, y compris s’il s’agit de films d’auteur, de premières réalisations. Ce sera toujours une volonté chez toi, non ?

Oui, je veux continuer à me diversifier. Soutenir des premiers films. Mais pas seulement soutenir de premiers films, tenir de beaux rôles. Des films qu’on voit moins, qu’on a envie de voir. Ça rejoint la manière dont j’ai envie, avec l’espace de liberté que j’ai, de pouvoir écrire mon chemin en fonction de ce que je suis. J’aime les différentes cultures, j’aime les différents cinémas, j’aime les différents genres, j’ai envie d’essayer de changer à chaque fois. D’abord pour ne pas m’ennuyer, puis après, pour explorer. À un moment donné c’est bien de se diversifier, de se risquer. Ça nourrit, en tant qu’être humain. Moi je continuerai à le faire tant que les choses me plairont.

C’est également le propre de cette époque “Nouvel Hollywood” justement, une liberté créatrice incroyable. Ce qui induit une grande part d’expérimentation, et une place prépondérante pour le cinéma d’auteur indépendant. Mais la prise de risque n’est-elle pas plus compliquée aujourd’hui, à l’heure des blockbusters et des plateformes ?

Oui, bien sûr que c’est plus difficile. On fait face à une crise dans l’économie du cinéma, que ce soit en France ou aux États-Unis. Il y a l’avènement des plateformes. Tu ne peux pas lutter trop longtemps. Alors oui, il faut protéger le cinéma, il faut protéger les salles, mais aucun réalisateur n’est à blâmer d’aller faire un film en plateforme. Il peut le faire, à la base c’est faire des films et s’exprimer, il veut que son film soit vu, je ne connais personne qui dirait qu’il s’en fout si son film ne fait que 10 000 entrées, ce n’est pas vrai. Tu as envie que les gens le voient, sinon tu ne le ferais pas. Il faut accepter l’évolution, à un moment les choses changent. C’est comme Uber, il est arrivé et a créé une révolution dans le monde des transports, c’est relou ça change toutes les règles, mais les gens l’ont choisi, c’est l’évolution, tu ne peux pas le rejeter. Donc il faut faire avec. C’est un peu particulier, je ne sais pas s’il y a une réponse, mais en tout cas c’est là, et ça ne va pas partir demain.

Pour venir à ton actualité, tu vas être à l’affiche du prochain Lone Scherfig.

Qui a réalisé “Une Éducation”, “The Riot Club”. Très bonne réalisatrice danoise. On s’était croisé sur le chemins des festivals à l’époque d’”Un Prophète”, on s’est parlé plusieurs fois et elle m’a admis qu’elle avait dans l’envie de me filmer un jour. J’avais un souvenir très sympathique de cette personne, et puis j’avais beaucoup aimé son film. Elle m’a appelé pour ce projet. J’ai trouvé le script formidable, parce qu’il y a pour moi un parfait équilibre entre la comédie et le drame. C’est une galerie de personnages aux parcours et aux intérieurs brisés, qui vont se reconstruire par interaction avec les autres. Ça raconte comment les gens, volontairement ou involontairement, s’aident à se reconstruire et à se relever. Tout ça dans des lieux différents, des gens qui s’y croisent, une somme de réactions en chaîne comme ça, qui ressemblent beaucoup à la vie. Il y aura Zoe Kazan, Andrea Riseborough, Caleb Landry Jones, Bill Nighy… un très beau casting où tout le monde a sa partie à jouer. C’est très équilibré, vraiment un film chorale. Le film sortira début 2019, ils en sont encore au montage.

Et ton prochain tournage ?

Je fais un film au mois de janvier en France, avec Golshifteh Farahani. Un premier film, un jeune cinéaste qui m’a convaincu, et qui raconte une très belle histoire sur fond de migrants. C’est l’histoire d’un mec qui n’a plus goût à la vie parce qu’il a perdu sa femme, et qui va rencontrer une migrante qui passe devant chez lui pour traverser le col entre l’Italie et la France. Elle lui rappelle cruellement sa femme, donc il va l’aider, et il y a comme une histoire d’amour platonique, mais surtout c’est une histoire de deuil, lui qui fait le deuil de sa femme et elle qui fait le deuil de son pays. C’était admirablement bien écrit, et puis j’avais envie de tourner avec Golshifteh.

Quelque chose de très sociétal encore, une nouvelle problématique actuelle, finalement.

C’est le cas, c’est quelque chose qui me parle. Et j’essaie toujours de trouver des choses qui me parlent. Et que j’ai envie de voir en salle. Parfois c’est aussi bête que ça. Je me dis “tiens, je voudrais bien le voir en salle, ce film-là”.

Photo Tahar Rahim
Photo Tahar Rahim
Costume en flanelle de laine vierge DE FURSAC, chemise en coton BRIONI, chaussettes FALKE,
chaussures en cuir J.M. WESTON, mouchoir de poche RALPH LAUREN,une chaîne et une double bague en métal LOUIS VUITTON, une bague auriculaire gauche MAYL, auriculaire droit personnelle.

Credits
Photographer
Laura Marie Cieplik
Stylist
Camille-Joséphine Teisseire
Make-Up
Lamia Bernad
Hair Stylist
Dylan Aouizerate
Photography Assistant
Billel Ouazene
Style Assistant
Céline Gaulhiac
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