Le prodige derrière les « Backrooms » : découvrez Kane Parsons, plus jeune réalisateur d’A24

Kane Parsons director Backrooms a24 horror film Interview
Kane Parsons
Sela Shiloni

Avertissement : révélations à venir pour celles et ceux qui n’ont pas encore vu le film.

Il y a quelque chose de profondément inquiétant dans l’idée même d’un décor de 3 000 mètres carrés conçu pour ne ressembler à nulle part : couloirs sinueux, papier peint jaune pâle, portes dérobées et néons qui semblent vous intimer d’abandonner tout espoir. Ce plateau, entièrement dissimulé dans un discret parc de bureaux à Vancouver, renferme quelque chose qui tient de la fin du monde. Ou du début d’un autre, selon à qui vous posez la question.

Pour le réalisateur Kane Parsons, également connu sur Internet sous le nom de Kane Pixels, c’était une vision numérique rendue tangible. Littéralement. En début de soirée à Los Angeles, le cinéaste de 21 ans (il est officiellement le plus jeune réalisateur d’A24) raconte, avec la légère lassitude de celui qui a déjà expliqué ses dalles de plafond une fois de trop pendant cette promo, la nuit où ils ont failli devoir refaire tout un plateau. « On allait utiliser des plaques de bois, mouchetées de peinture noire pour imiter les dalles du plafond. Mais juste avant qu’on commence à tourner, elles ont toutes commencé à se gondoler vers le haut. On voyait à travers », confie-t‑il. Pour éviter la catastrophe, ils ont fait venir l’équipe de chantier à la dernière minute pour tout remplacer par de vraies dalles. « On a failli se retrouver avec des pseudo-fausses dalles, mais je suis content qu’on ait fini avec les vraies », poursuit‑il. « Enfin bref, c’était surréaliste, très étrange, et j’ai vraiment pleuré sa disparition quand on a dû tout démonter à la toute fin. »

C’est ainsi qu’il fonctionne : avec un calme méthodique, nourri par sa capacité à pousser tous les scénarios jusqu’à leurs limites pour, enfin, trouver la paix. Parsons n’avait que 16 ans lorsqu’il a créé la série YouTube qui deviendrait la base de Backrooms. Il a façonné, dans Blender, cette angoisse liminale d’un vide recouvert de moquette, puis a transmis les fichiers au département déco du film pour qu’ils le reconstruisent à l’échelle, sur 3 000 mètres carrés répartis sur quatre plateaux. C’était presque entièrement en dur, sans fonds bleus ni caches : on pouvait vraiment s’y promener, et toutes les lumières étaient contrôlées. Quand il a mis le pied sur le décor, il le connaissait déjà par cœur. « J’ai un lien immense avec ce plateau, dit‑il. Je pourrais probablement m’y repérer les yeux fermés. »

Kane Parsons réalisateur Backrooms A24 film d’horreur interview

(de g. à dr.) Kane Parsons, Chiwetel EjioforAsterios Moutsokapas

Backrooms est à l’opposé de ce à quoi ressemble un film d’horreur du début des années 2000, même s’il s’appuie sur l’esthétique Y2K. L’absence de musique de fond, qui devient flagrante quand on voit le film seul dans une salle de projection, a la même puissance que des coups d’archet stridents. Le gore est superflu. À la place, il y a l’immobilité : un espace méconnaissable où même l’air sent à la fois quelque chose et rien du tout. « Mon cerveau va généralement chercher du côté d’horreurs qui ne relèvent pas du tout de la fiction, ce qui est évidemment assez sombre, ou de moments dans des œuvres qui ne se revendiquent même pas comme des projets d’horreur. Donc l’intuition penche toujours vers la science-fiction et quelque chose de neutre », explique‑t‑il, avant de marquer une pause. « J’aime traiter ces choses avec un peu de gêne. C’est un peu ma manière préférée de les sous-jouer. Je les aborde d’une façon bancale, qui crée une nuance. Qu’est‑ce que ça ferait vraiment, de juste se tenir dans une pièce quand ça arrive ? » C’est un réflexe trompeusement simple que le film justifie encore et encore. Le bourdonnement des Backrooms sous les néons, et l’attente du prochain pauvre hère qui réalisera qu’il s’est perdu, sont là où le film est le plus puissant.

Parsons a senti la pression de devoir aborder le film autrement. Après tout, tout phénomène né sur Internet et transposé en long‑métrage de studio arrive lesté d’un certain nombre de présupposés. Mais Parsons a résisté, calmement et totalement. « Je pense qu’on a peut‑être surestimé l’ampleur du changement qu’il fallait apporter à ce concept, confie‑t‑il. Mais à mes yeux, le moteur et le ton général fonctionnaient déjà, donc on a trouvé le moyen de les préserver. Et j’en suis très heureux. »

« On pouvait se placer à tellement d’endroits sur le décor, tourner sur soi‑même à 360°, se balader… ce ne sont pas juste les VFX qui font tout le boulot : c’est quasiment entièrement en prise de vue réelle. »

Clark (Chiwetel Ejiofor), l’un des premiers rôles du film et son cœur émotionnel, ne découvre pas tant les Backrooms qu’il ne s’y voit confirmé. Il choisit d’y rester, abandonnant sa vie dans le monde extérieur contre un espace peuplé de rien d’autre que d’angoisse. On peut le voir de deux façons : Clark se cache peut‑être d’une existence saturée de culpabilité, de honte et de sentiment d’incompétence, ou bien il entame une nouvelle vie où l’on n’attend plus rien de lui. Je demande au réalisateur quelle est la bonne lecture, et la réponse lui vient immédiatement : les deux.

« Je pense que ces deux choses font partie du même cheminement mental », affirme‑t‑il. Même si ce n’est pas dit clairement dans le film, Parsons, Ejiofor et le reste de l’équipe se sont penchés sur la psyché de Clark, en creusant son désir de devenir architecte, la source de sa défiance. Le réalisateur souligne lucidement que, si Clark a été confronté à la discrimination et aux difficultés, il avait déjà renoncé aux autres bien avant que les Backrooms ne le trouvent. « Ce regard sur le monde n’a fait que se confirmer dans un lieu totalement dépourvu de présence humaine. »

« S’il est porté à ne faire qu’un avec les bâtiments, je pense qu’il est enfin rentré chez lui. Il est remonté à la racine de toute architecture, pour ainsi dire, et il n’a même pas besoin de diplôme d’architecte, explique Parsons. Pourquoi en aurait‑il besoin ? Il est chez lui, il a retrouvé les siens. » Ce sont autant de justifications pour Clark, qui finit par perdre l’essentiel de sa peur des Backrooms. Mais pour Parsons, ce sont surtout les symptômes de quelqu’un qui n’est plus en phase avec le reste du monde : « Je ne dirais pas que c’est une manière saine de penser. »

Kane Parsons réalisateur Backrooms A24 film d’horreur interview

Courtesy Of A24

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Kane Parsons réalisateur Backrooms A24 film d’horreur interview

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Kane Parsons réalisateur Backrooms A24 film d’horreur interview

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Kane Parsons réalisateur Backrooms A24 film d’horreur interview

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« Les Backrooms ont pris la réalité, l’ont passée au blender, et ont éliminé absolument tout ce qui pourrait entraver l’ego de Clark. C’est vraiment la voie de la moindre résistance, qui lui offre une version de la vie, mais pas une version qui nourrisse beaucoup son système nerveux. Ça ne lui apporte aucune stimulation sociale, mais il y trouve un certain confort », poursuit‑il.

Parsons ne défend ni ne romantise son protagoniste. Il le traite plutôt comme un ami d’enfance : de ceux dont on comprend parfaitement la logique, même lorsqu’on la voit ronger leur vie de l’intérieur. Il y a une vraie tragédie dans la disparition de Clark en lui‑même, mais en même temps, à un certain niveau, il a obtenu exactement ce qu’il voulait. Backrooms vous demande d’accepter que ces deux vérités puissent coexister.

« [Clark] est remonté à la racine de toute architecture, pour ainsi dire, et il n’a même pas besoin de diplôme d’architecte. Pourquoi en aurait‑il besoin ? Il est chez lui, il a retrouvé les siens. »

À la fin de chaque journée de tournage, Parsons restait sur place. Il retournait sur les plateaux vides et s’asseyait dans les Backrooms qu’il avait créées, seul, en essayant de ressentir ce que cet espace était censé signifier. « C’est idiot, reconnaît‑il, mais je me demandais : est‑ce que je peux en tirer quelque chose de créatif juste en restant là ? Est‑ce que je peux amener mon cerveau à se laisser porter et à imaginer que je suis réellement ici ? » Il ne sait pas vraiment à quel point cela l’a aidé, puisque tout le travail conceptuel avait été fait avant même que le plateau de 3 000 mètres carrés n’existe, mais il a continué malgré tout. Il a bâti un monde à partir de la solitude, et s’y est assis chaque soir pour réfléchir.

Quatre ans, 78 millions de vues sur YouTube et un premier long‑métrage plus tard, Parsons considère sa série originalecomme toujours en cours. Le côté un peu approximatif des VFX des épisodes réalisés quand il avait 16 ans, et les dialogues qu’il n’aime pas vraiment, continuent d’exister aujourd’hui. Sa capacité, à 21 ans, à mieux exécuter tout cela n’entre pas en ligne de compte : il veut seulement construire autour, renforcer l’ensemble et poursuivre une histoire qui s’inscrit dans une chronologie cohérente. « Internet est l’endroit où je me sens le plus chez moi, plus que n’importe où ailleurs », affirme‑t‑il. La série et le film constituent un même projet, tous deux encore en chantier.

C’est une façon simple de comprendre où en est Kane Parsons aujourd’hui : c’est un réalisateur qui, depuis cinq ans, creuse la même obsession créative. Il a appris à laisser chaque version de son travail nourrir la suivante, plutôt que de l’effacer. À 21 ans, il a déjà construit plus de cet univers que la plupart des cinéastes n’en construiront au cours d’une carrière entière.

Ce qu’il proposera ensuite sera probablement plus étrange encore. Et c’est réjouissant de pouvoir l’attendre.

Backrooms sort le 29 mai.

Sophie Caraan Managing Editor

Sophie Caraan is the Managing Editor at Hypebeast, where she sets the editorial direction, standards, and output strategy for the HQ team. With a decade of editorial experience, she brings both a storyteller's instinct and a strategist's eye — spotlighting the figures and movements that shape the culture across a multitude of lanes. Her tenure is marked by high-impact conversations with the likes of RZA, Mads Mikkelsen, CORTIS, Erling Haaland, Kasing Lung, NIGO, and more.

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