L’ère des « Inocentes »
Pour la nouvelle expo de Red Expanse, 21 artistes explorent l’amour, la pureté et la perte en ces temps troublés.
Il est temps que l’underground remonte à la surface, affirme Jo « 22 » Frias, l’artiste et l’esprit aux commandes de Red Expanse. Une déclaration, pas une simple suggestion, qui a donné le ton à la récente exposition collective du label à New York. À partir de quand les moyens de survie se muent‑ils en silence ? À partir de quand l’action exige‑t‑elle du bruit ? Selon Inocentes, ce moment, c’est maintenant.
Frias a fondé le label, devenu depuis une maison d’édition, en 2014, comme plateforme pour diffuser ses propres projets. Au fil des années, il a tissé un réseau mondial d’artistes partageant la même vision, lassés des carcans de l’art commercial, et n’a cessé depuis de tourner des films, de publier des livres et de monter des expositions.
Inocentes s’est tenu du 5 au 8 mars dans le sud de Manhattan, marquant une rencontre majeure pour les éditeurs d’art indépendants et leurs communautés d’artistes. Imaginée par Frias aux côtés de Pablo Jomaron de Red Lebanese et Alien Libros et Javier Salmon, l’exposition a réuni 21 artistes du monde entier — dont Alfonso Gonzalez Jr., Ari Marcopoulos, Gogy Esparaza et Malik Sidibé — unis par une même passion pour la résistance artistique et la liberté d’expression.
« Ce que propose cette exposition, c’est ce qu’il nous reste : une poésie visuelle et des expressions d’imagination, de croyance et d’amour… Se dresser pour. Se dresser contre. »
« À bien des égards, nous sommes tous des innocents face à la violence qui définit le monde d’aujourd’hui », peut‑on lire dans le texte de l’exposition. Son thème éponyme, souvent associé à la chasteté et à la vertu, dialogue avec des œuvres traversées par la révolte et la friction. « Ce que propose cette exposition, c’est ce qu’il nous reste : une poésie visuelle et des expressions d’imagination, de croyance et d’amour… Se dresser pour. Se dresser contre. »
Beaucoup d’œuvres convoquaient la pureté et la clarté intuitive de l’enfance. Une installation photo de Kaila Ozuna montre des enfants jouant avec des soldats de plomb et une colombe blanche en plein vol, ailes déployées. La délicate impression sur soie “Baby wise” de Daniel Derro flotte au‑dessus, tandis que “Los Quince” de Sthephany Pattano ravive des souvenirs plus chaleureux et sentimentaux de la jeunesse.
Ailleurs, le ton se fait plus sombre, dans un reflet plus chaotique et charnel de notre monde contemporain. Des cordes entaillent les sculptures molletonnées de Joachim. Les pousse‑pièces de casino et jeux de prison d’Estética del Crimen rejouent les systèmes de punition et de récompense. “Katarsis” de Romeiro Cruz superpose des scènes de jeunesse en fragments qui se chevauchent, chaque vignette se pressant contre la suivante comme des souvenirs qui se disputent la place.
« L’exposition, c’est l’unification de groupes indépendants qui ont accepté de faire de l’engagement leur seule monnaie. »
Ici, l’innocence n’a rien de passif. C’est garder l’espoir de jours meilleurs, parce que l’avenir appartient peut‑être encore à celles et ceux qui sont prêts à prendre les choses en main. « Inocentes est en train d’installer l’idée que l’indépendance n’est pas un doux rêve », confie l’artiste exposant Chems. « Quand des personnes talentueuses se rassemblent autour d’une cause commune, elles peuvent déplacer des montagnes. »
L’attitude collaborative, quasi punk, qui porte l’exposition reflète aussi une relation au long cours entre ses plateformes organisatrices, Red Expanse, Red Lebanese et Alien Libros, basées respectivement à New York, Paris et Mexico. Au fil des ans, elles se sont appuyées les unes sur les autres pour éditer des œuvres, des livres et monter des expositions façon guérilla.
« L’exposition est l’unification de groupes indépendants qui ont accepté de faire de l’engagement leur monnaie d’échange », explique Frias. « [Chez Alien Libros] nous valorisons davantage la spontanéité, le flair et l’obstination des artistes que leur virtuosité technique ou leur érudition », ajoute Salomon. Une nouvelle exposition collective réunissant cinq artistes à Mexico, selon Frias, est déjà en préparation.
« Nous ne pouvons plus rester tapis. Nous ne pouvons plus nous effacer. »
La raison d’être de l’underground est parfaitement résumée par le chercheur Joseph Cochran II, également à l’affiche, qui introduit un Inocentes panel d’artistes par le concept « d’architecture de verre » de Byun Chul Han : de petites brindilles dans un monde sans frottement ; l’underground, alors, donne du relief par le risque. Une communauté née de la friction. « Nous ne pouvons plus rester tapis », écrit‑il. « Nous ne pouvons plus nous effacer. »
« [L’exposition] refuse le confort de connaître son public et construit plutôt quelque chose qui répond d’abord aux personnes qui en font partie », ajoute Yasmina Hashemi, autre artiste invitée. « Elle rétablit les conditions mêmes pour que la culture puisse exister : un contexte où le risque redevient lisible, où les relations comptent, et où le sens n’est pas aussitôt aspiré par le flux. »
Avec cette mise en scène — et remise en question — de l’innocence viennent des interrogations sur le mérite et la dévotion. Sur ce qui subsiste après que le monde a montré les crocs. L’exposition ne cherchait pas à apaiser cette tension, mais à donner chair aux récits de celles et ceux qu’elle a façonnés : l’amour, la perte et la reconquête d’un sens des responsabilités, voire d’un salut, à sa place.
Inocentes a été soutenu par Carhartt WIP.

















