Ateyaba, Joke à part

La petite croix égyptienne est toujours tatouée sous l’oeil gauche, mais le regard est apaisé. Le majeur est quelques fois en l’air sur les photos, mais si Joke faisait des fucks en 2014, Ateyaba lui fait plutôt des bras d’honneur à une industrie qui a décidé de lui dicter ses codes en 2019. Après avoir release l’album qui porte désormais son nom, il a choisi de disparaître de la circulation, non sans regarder dans le rétroviseur. Si certains le pensent déconnecté, l’artiste utilise à plusieurs reprises dans notre interview le terme “connecté”, sans y parsemer une touche de 2.0 mais en insistant sur la définition du mot en son sens spirituel. Affublé par d’autres de l’adjectif “perché”, Ateyaba a pourtant décidé de s’arrêter à notre étage pour nous parler de lui, de sa fille de 4 ans et demi et de son envie de s’écouter, de se laisser guider par les “messages d’en haut” qu’il reçoit. Beaucoup voudraient écouter Ateyaba justement, son album UltraViolet prévu pour 2015 est toujours en construction. Loin de Paris, à Montpellier, celui qui était sur les nerfs il y a quelques années respire la sérénité, et si on lui enfile parfois autour du cou le collier de l’arrogance, jamais dans ces quelques heures passées avec lui il ne laissera tomber des perles d’insolence. Disparu pour le grand public, Ateyaba est pourtant bien là, plus que jamais là où il a toujours voulu être. Rencontre.


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HYPEBEAST FRANCE : Je crois que la toute première question qu’on a envie de te poser, c’est celle qu’on poserait à un vieil ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps  : comment ça va depuis tout ce temps ?

Ateyaba : Ça va très bien.

Comment tu veux qu’on t’appelle pendant cette interview ? Gilles ?

Tu peux m’appeler Ateyaba, c’est mon prénom. Gilles aussi mais Ateyaba aussi. Comme tu veux.

L’autre grande question, c’est celle que beaucoup de gens se posent. Où étais-tu ces dernières années ? Pas juste géographiquement mais dans ta tête. 

J’ai cherché beaucoup de choses. J’ai fouillé en moi pour en apprendre davantage. Je ne suis pas le calendrier, les deadlines, je ne suis que mon feeling et les messages que je reçois. Ce n’est pas tout le monde qui arrivera à comprendre ça, mais je suis les messages que je reçois d’en haut.

Quand tu dis en haut tu ne parles pas de la maison de disque ? 

Non je parle plus spirituellement. Jusqu’à maintenant ce n’était pas le moment de revenir, il fallait d’abord que j’apprenne des choses sur moi. Ce n’était même pas voulu, je n’ai pas choisi de repousser quoi que ce soit, c’est juste que ce n’était pas prêt. Moi-même je n’étais pas prêt, il fallait d’abord que je sache ce que je voulais pour moi. Et savoir ce que je faisais sur terre aussi. On est des êtres humains, la vie c’est important et il faut savoir pourquoi on est là. Alors voilà ce que j’ai fait ces 5 dernières années, j’ai cherché et maintenant que j’ai trouvé, je travaille pour aller dans la direction où je veux aller.

Tout ça c’est arrivé après la sortie d’Ateyaba, qu’est-ce qui a tout fait basculer ? Qu’est-ce qui a fait que tu as eu besoin de chercher comme tu dis ? 

J’ai eu ma fille et j’ai toujours été spirituel, j’ai toujours eu une relation personnelle avec Dieu. Déjà tout petit je priais mais quand j’ai eu ma fille, et quand tu as un enfant, pour ma part en tout cas, ça a créé des peurs. Tu n’es plus au premier plan quand tu deviens parent. Ce n’est pas juste toi que tu dois prendre en compte, tu veux que tout se passe pour le mieux pour ton enfant. C’est une peur, c’est viscéral. Ça commence avec la peur et puis tu apprends à l’appréhender jusqu’à ce qu’elle s’efface.

Aucune peur n’était née suite à ton succès ? Parce qu’avec Ateyaba, il y a vraiment eu un souffle de célébrité.

Non la peur était vraiment liée à ma fille, et à sa vie à elle. La vie qu’elle allait mener, que tout se passe pour le mieux pour elle.

Casquette : Emporio Armani, Pull : Etudes, pantalon : Emporio Armani, baskets : Nike x Fear of God

Tu parles beaucoup de spiritualité, est-ce qu’elle est liée à une religion ?

Je n’ai pas de religion, j’ai ma relation personnelle avec Dieu.

Il existe donc un Dieu selon toi ?

Il y a un Dieu qui est l’être suprême au-dessus de nous et sa place dans ma vie de tous les jours, c’est toute la journée. Par exemple là, quand on parle tous les deux, je vais regarder ce que tu portes (il pointe mes pendentifs, ndlr), c’est des messages que je reçois.

En juin dernier Nekfeu a sorti un documentaire, dedans on comprend que même entouré de son public ou de son équipe il s’est senti seul, vide, qu’il avait développé la peur de la page blanche. Ça n’a jamais été le cas pour toi ? Tu n’as jamais eu le vertige artistique ? 

Non parce que pendant tout ce temps que j’ai pris pour moi, où je n’ai rien sorti, j’ai continué de faire de la musique, d’enregistrer pleins de titres. Maintenant j’aborde les choses différemment, si je n’arrive pas à écrire un morceau ou à créer je me dis simplement que ce n’est pas le moment. Je ne me prends plus la tête. Je fais confiance et j’ai confiance. Je surfe on va dire, je prends les choses comme elles viennent et je m’écoute. Mais je n’ai jamais ressenti de vide, peut-être parce que j’ai grandi seul avec ma mère, j’ai beaucoup été seul donc être seul n’est pas l’équivalent du vide pour moi. C’est peut-être pour ça que j’ai une relation forte avec Dieu. Quand tu es seul tu réfléchis beaucoup, tu cherches des réponses. Je suis aussi Africain donc il y a les ancêtres. J’ai ma famille ici en France et là-bas au Togo, ce qui m’a permis de me rendre compte que j’ai davantage besoin d’être présent pour les autres que d’avoir des gens présents pour moi, en réalité.

On s’est déjà vu deux fois, la première fois pour ton EP Kyoto, on devait avoir à peu près le même âge. Un peu plus que la vingtaine…

Je me rends compte maintenant qu’à 22 ans tu es jeune, tu es presque encore un enfant, pas assez à l’écoute de toi.

À ce moment là, j’avais en face de moi un garçon souriant, et puis la seconde fois c’était pour la promo d’Ateyaba. Le visage avait changé, le regard était dur, fermé. Beaucoup plus sur les nerfs. Aujourd’hui en face de moi je retrouve celui qui avait 20 piges, le visage apaisé.

Je pense que les gens que tu fréquentes rayonnent sur toi. Comme je te disais tout à l’heure je suis très sur les énergies, c’est la vie de tout le monde, c’est juste que les gens ne se rendent pas compte. Et les énergies des gens, les problèmes qu’ils ont avec eux même irradient sur un moment et t’affectent. Après à la sortie d’Ateyaba j’étais bien aussi dans ma tête, peut-être que je me foutais davantage des choses.

On sent ton rapprochement à l’Afrique, au Togo, pays de ta maman. Ça se sent avec l’adoption de ton prénom comme nom de scène mais aussi à travers ce que tu partages. Quelle est la relation avec ce continent pour toi, l’enfant issu du métissage qui a grandi en France ? 

J’ai grandi en France mais avec une maman africaine et un entourage très africain. J’ai toujours fait beaucoup d’allers-retours entre la France et l’Afrique jusqu’à mes 11 ans. Après ça je suis resté en Europe mais ma fondation elle est africaine, la personne que je suis, ma base est africaine. Ma relation avec l’Afrique, c’est chez moi. Bien sur avec les Togolais du Togo, on ne va pas se comprendre sur tout parce que je n’ai pas grandi là-bas j’ai la culture de la France mais ma base morale, ma base de foi, elle est africaine. Mon travail artistique est lié à l’Afrique. Le rap c’est une musique qui vient d’Afrique, même si ce sont les noirs américains qui l’ont créé, les rythmiques elles existaient déjà là-bas d’une autre manière. Le rap est une musique africaine. Par exemple parfois j’écoute du Future et ma mère elle va aimer des choses, elle va entendre des mélodies qui lui rappellent celles du bled. Le rap c’est une évolution de la musique africaine.

Ça explique l’évolution de Joke à Ateyaba, on n’est pas dans un nouveau personnage.

C’est ça, c’est un retour à moi-même. Joke c’est un nom que j’ai trouvé quand je devais avoir 14-15 ans. J’ai toujours voulu changer, je savais que je ne garderai pas ce nom là. Quand j’ai sorti l’EP Kyoto je voulais déjà changer de nom de scène. Je ne voyais pas le nom “Joke” durer dans le temps.

Pourquoi ? 

C’est superficiel, c’est marrant Joke mais je voulais quelque chose de plus vrai. Ateyaba c’est le nom que ma mère m’a donné, c’est aussi le nom de mon grand-père, il représente mes racines et l’Afrique.


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Depuis quelques mois on sent une envie de se reconnecter. Même si en discutant avec toi là tout de suite, on se rend compte que tu ne t’es jamais déconnecté de ton travail artistique, mais tu as dévoilé ces derniers temps plusieurs sons, tu as lancé ta radio Spirit of Ectasy.

Ce n’est pas vraiment des envies, je suis juste mon feeling. Il y a des sons par exemple que j’ai enregistrés il y a un petit bout de temps déjà, mais là je sens que c’est le bon moment pour les sortir. Encore une histoire d’énergie, il n’y a pas de stratégie.

Mais tu te rends compte que les gens sont dans le flou, ils te voient dévoiler des sons, tu as même sorti un merch UltraViolet alors que l’album n’est pas sorti. Les gens sont habitués à une stratégie de teasing derrière un album. Tout ça, ça crée une attente. “Gilles donne l’album”.

Je fais comme je sens, parce que je pense que c’est aussi ce qui est bon pour mon public. Et même si les gens ne sont pas contents, c’est le game. J’essaie de produire le meilleur et quand ça sera prêt, ça sera le meilleur pour tout le monde.

C’est pris par certains comme une forme d’arrogance. 

(Rires) Ah bon ?

Pourtant aujourd’hui dans cette pièce il n’y a pas une once d’arrogance dans ton discours et ton regard. Je vois plutôt quelqu’un qui a trouvé une paix intérieure. C’est peut-être le manque de communication qui fait de toi ce personnage. 

Je suis dans le “me faire plaisir”. Je suis un artiste, pas une machine à créer quand on a décidé pour moi que c’était le bon moment.


Casquette : Lacoste, chemise : Lacoste, pullover : Ami

Récemment tu tweetais ceci : “Y’a beaucoup de rappeurs qui sont très inspirés par ce que je fais et j’en suis honoré, par contre quand ils font des interviews j’entends jamais mon nom… les frères commencez à me rendre ce que je vous ai offert parce que si ça continue, je vais vous mettre les yeux en face des trous”. Comment tu vois le rap français aujourd’hui ? 

Je n’écoute plus.

Plus rien du tout ? 

Rien du tout. Si j’ai juste écouté l’album d’Hamza.

Mais tu sens un manque de reconnaissance de la part de la scène rap française.

En fait je ne cherche pas la reconnaissance non plus mais chez certains artistes tu peux voir qu’ils se sont inspirés de moi, mais ils ne le diront pas et c’est ça qui me dérange. C’est leur fierté mal placée qui me dérange. Je n’ai pas la rage non plus et même si je suis encore jeune dans mon délire, je reste un ancien pour eux. Mon premier projet est sorti en 2009 et on est en 2019, ça fait 10 ans. Même si je m’en fous au fond, j’avais besoin que ça sorte. C’est presque malhonnête dans un sens d’oublier.

Tu n’as pas que des ennemis, tu posais avec Myth Syzer sur le titre “Cross” récemment. D’ailleurs sous cette vidéo il y a un mec qui a écrit un commentaire assez juste je trouve : “Joke c’est le mec qui disparaît et t’as des nouvelles de lui que par l’intermédiaire d’autres personnes, tellement il est mystérieux”. 

C’est vrai qu’il y a un game comme ça. Par exemple avec Myth il n’y avait rien de prévu, c’est parce qu’il m’a appelé qu’on a décidé de le faire.

Quand tu dévoiles un son c’est pareil, tu laisses ton beatmaker ou une autre personne en faire le relais. Tu ne l’annonces pas toi-même, pas toujours.

Je n’ai pas de calcul. Je mets en ligne, les gens se servent.

Tu es toujours en maison de disques ? 

Oui chez Capitol et ils m’ont compris. Ils me laissent faire à mon rythme.

Ça ressemble à quoi d’ailleurs 24 heures sur le rythme d’Ateyaba ?

Je fais beaucoup de sport. De la boxe, de la salle, du yoga, de la lecture, du son. Montpellier c’est un peu la salle du temps pour moi. Je n’ai pas d’activité particulière, je fais davantage un travail sur moi-même. Je bosse aussi à fond sur ma musique. Ah et je regarde beaucoup de mangas. C’est revenu dans ma vie, les dessins japonais. Je n’en regardais pas vraiment étant petit mais maintenant je comprends mieux tous les messages codés. Je peux vraiment faire le lien avec ma spiritualité.

Donc qu’on se rassure, tu es bien en train de nous préparer quelque chose. “Il est où Gilles ?” Il est dans un studio quelque part en fait ? 

À fond, tous les jours. Et si je ne suis pas en train d’enregistrer je vais chercher des prods, des producteurs, je vais essayer de faire moi-même de prods, je vais regarder des interviews.

Et si tu peux donner l’impression d’être seul, tu ne l’es pas du tout. 

Mon entourage est très large, je n’ai juste jamais trouvé l’intérêt de le montrer. Je ne suis pas sûr qu’ils en aient envie aussi. Je suis seul même entouré parce que je compte que sur moi même, je suis présent pour les autres mais j’attends rien de personne.

Gauche – Gilet : Maison Margiela MM6. Droite -Veste : Moncler 5 Craig Green, pantalon : Moncler 5 Craig Green

On avait parlé de toi avec Charlotte Gainsbourg, vous avez enregistré un morceau ensemble. Est-ce que tu peux nous parler de cette rencontre ?

On s’est vu plusieurs fois en studio avec Charlotte mais on doit se revoir encore. L’énergie de cette rencontre était bonne, elle est très douce. On a longuement discuté avant de faire du son ensemble. J’avais déjà posé mon truc de mon côté quand on s’est rencontré pour qu’elle puisse me découvrir, qu’elle me dise si elle aime. Quand on s’est vu en studio c’est quelque chose de plus humain qui s’est passé, ce n’était pas juste faire de la musique.

Tu vis toujours à Montpellier, comment les gens t’abordent ? Ce n’est pas trop compliqué pour toi de te balader dans la rue ?

Je suis discret de nature, peut-être pas dans ma façon de m’habiller mais je suis une personne discrète, je l’ai toujours été. C’est sûr que le succès m’a amené à faire plus profil bas qu’avant, mais je ne suis pas quelqu’un qui sort beaucoup. Je suis dans mon coin.

Et tu veux rester à Montpellier ? C’est là que tu veux t’installer ? 

Non. Je veux partir, je ne veux pas rester en France. Je ne sais pas encore où, là où les messages me guideront.

Mais tu veux toujours faire du rap ? 

Oui. En tout cas de la musique c’est sûr. Du rap je ne sais pas, j’ai commencé j’avais 9 ans et demi, ça fait 20 ans que je fais ça. Le rap c’est ma base et quand tu vois son évolution elle me permet de vivre aujourd’hui dans la culture que j’aime et dans laquelle j’ai grandi. Quand j’étais en 6ème je faisais du skate en écoutant du rap, il n’y avait personne qui faisait vraiment ça à l’époque. Aujourd’hui la culture est celle que je vivais tout seul alors ce n’est vraiment pas le moment d’arrêter.

Tu as toujours été avant-gardiste. Tu avais lancé ta marque Les Fleuristes, c’est tout bête mais tu portais des durags. Grosse tendance du moment, le durag. Quand on pense Joke ou Ateyaba, on ne peut s’empêcher de penser à l’ensemble du personnage et à la mode. Quelle est ton rapport justement aux vêtements ? 

La Haute Couture j’aime bien mais je ne fouine pas, je ne geek pas ça. Mais depuis tout petit j’ai toujours été dans le streetwear. Quand j’étais au collège comme je te disais je faisais du skate, je geekais à fond le streewear. Je mettais par exemple des marques de skate avec des pantalons Lacoste. J’ai aussi grandi avec les clips de rap cainri plus que français, et chez les rappeurs américains l’image c’est très important. Le modjo qu’ils avaient m’a beaucoup frappé, je voulais être comme ça. Les sapes c’est une partie de moi, j’aime beaucoup la mode grâce à ça.

Tu dis que tu ne geek pas la mode, qu’est ce que tu geek alors ? 

Je geek l’esprit. Je lis beaucoup, je médite beaucoup. Je regarde énormément de reportages. En vrai j’ai beaucoup lu à une époque, maintenant je suis plus dans l’action. Je mets en pratique ce que j’ai découvert à travers mes lectures.

Est-ce que tu aurais un bouquin à nous conseiller ? 

Je préfère les garder pour moi.

Quel message tu ne voudrais pas garder pour toi, j’ai juste envie de te donner le mot de la fin. 

Ça serait bien que les gens arrivent à faire un peu comme moi et s’écouter. Que les gens s’écoutent, ça serait mon conseil. Qu’ils aillent vers ce qui les attirent parce que ce qui les attire, c’est ce pour quoi ils sont faits.

Pantalon : Officine Générale, bracelet : Ambush. Photo de couverture : T-shirt : Off-White™, jean : Off-White™, baskets : Nike x Undercover

Credits
Producer
09h29 ArtspaceStudio
Photographer
Yu ChungCheng
Stylist
09h29ArtspaceStudio
Retoucher
09h29ArtspaceStudio
Interviewer
Hanadi Mostefa
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