New York Et Run-DMC, Des Fusillades, Un Coréen Disparu Et Une Renaissance Française... L'Histoire Enfin Contée De La Mythique Double Goose

On a retracé le parcours – savoureux – de l’une des marques et pièces les plus emblématiques de la street culture.

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Portées par les premiers rappeurs à succès, les fameuses doudounes en cuir Double Goose font partie du patrimoine streetwear, auquel elles ont participé à donner un nom. Alors que la marque s’offre un deuxième souffle sur la vague du revival 80-90’s, nous avons cherché à retracer son Histoire. Elle s’avère aussi alambiquée que passionnante. 

Elle donne une allure peu banale. Rugueuse comme son cuir, agressive même, sous l’effet bullet proof de son rembourrage imposant. Si vous ne l’aviez pas aperçue ces deux derniers hivers par le biais de ses collabs avec PattaAndrea Crews ou encore Isakin, on vous présente la Double Goose. Nom qui désigne une marque ainsi que son unique produit, une doudoune en cuir de vachette, avec col fourrure et doublure en duvet d’oie. Elle a quelques variantes, version longue ou courte façon bomber, boudins droits ou en V – le “V Bomber” étant la plus emblématique. Mais l’essentiel est ailleurs que dans la description. Si elle a resurgi ces dernières saisons, la Double Goose remonte à bien plus loin. Elle est l’une des premières marques et pièces à avoir été portée par la communauté hip-hop, et plus que ça encore, à l’avoir symbolisée. On parle là des années 80, d’une époque où le streetwear n’avait pas encore de nom, d’une époque où la street culture n’en était qu’à ses balbutiements, et où ses premiers représentants new-yorkais jouaient de débrouille et d’inventivité pour construire leurs garde-robes, s’appropriant des produits à mille lieux de leur univers pour constituer le leur. Or, au contraire du bob Kangol tiré aux golfeurs, de la parka Helly Hansen des marins norvégiens ou du coton Carhartt des travailleurs, Double Goose semble avoir été taillée pour cette communauté. Qui le lui a bien rendu, pour donner lieu à une aventure riche, mouvementée. Dingue, finalement.

Photo Double Goose

Le V Bomber de Double Goose. Classic.

Double Goose, une marque des puces new-yorkaises propulsée par Run-DMC…

Cette aventure, elle débute à New York, dans le froid glacial d’un hiver lointain. Dans le flou, surtout. “1980-81, c’est à ce moment là qu’on situe les débuts“, assure celui qui reprendra la marque des années plus tard, Thomas Raynal. C’est imprécis, mais guère étonnant au vu des explications qui suivent. Si les origines de Goose sont difficiles à tracer, “c’est du fait de l’époque et du fonctionnement” d’une marque destinée aux puces new-yorkaises, bâtie et régie en ces termes. “Les Goose étaient vendues dans le Lower East Side à New York, dans le quartier du cuir, sur Orchard et Delancey Street, poursuit Thomas. C’est là que les kids venaient faire du shopping. C’était l’équivalent des puces, tout se faisait en cash. Les gens qui tenaient les boutiques du quartier me racontaient que les mecs venaient livrer les blousons, revenaient à la fin du weekend récupérer des sacs en papier remplis de cash. Ça se passait comme ça“. Thomas Traoré, fondateur d’Isakin, la dernière griffe à avoir collaboré avec Goose dont il est un fan et collectionneur invétéré, évoque lui aussi un système “cash, pas de chèques, pas de factures“. Et parle de “l’histoire folle” d’un créateur qui comme l’induit l’origine de fabrication des doudounes, est Coréen. “Un gars un peu escroc, qui ne payait pas de taxe et n’avait pas de vraie société, qui un jour s’est fait choper par les douanes et a disparu“, synthétise-t-il. En réalité, si un Coréen, William Kim de son nom, était bien de la partie en tant qu’associé, les deux cerveaux de Double Goose sont les frères Theodore et Harvey Held. Les tenanciers d’une légendaire boutique de sneakers du Bronx, The Jew Man’s. Et les fondateurs de l’une des toutes premières marques streetwear de l’Histoire, TROOP, créée pour sa part en 1985. Teddy, le premier des frangins, nous a confirmé avoir lancé Goose. Sans vouloir en dire plus. Mais sur ses intentions avec la griffe, il y a fort à parier, à la lecture d’une précédente interview autour de TROOP, que ce précurseur et fin observateur des tendances ait voulu gratifier ses clients d’une pièce bien street pour les aider à passer avec style les hivers new-yorkais particulièrement rigoureux.

Photo Double Goose

LL Cool J et sa TROOP. Photo tirée du docu Fresh Dressed, Ricky Powell.

C’est d’ailleurs ce que Thomas Raynal voit comme l’origine du succès de DG. “C’est un blouson qui répondait parfaitement aux besoins de l’hiver de la Côte Est par sa fonctionnalité, et puis il y a son look surtout, il a un côté agressif, ça fait blouson noir. Je pense que c’est ça qui a joué dans son succès, l’alliance fonctionnalité et style très masculin, très dur du blouson“, explique-t-il. Les Goose, qui ont débarqué dans un contexte où le cuir était en vogue avec les shearling jackets, et où les doublures naturelles avaient repris le pas sur les synthétiques après la crise énergétique des années 70, s’arrachent en effet dès leur lancement sur le marché. Et parmi les jeunes qui vont shopper les doudounes en cuir sur Orchard Street, se trouvent trois gars qui iront vite populariser la pièce à plus grande échelle. Très exactement en mai 1986, quand le trio, réuni sous le blase de Run-DMC, lâchera dans les bacs son Raising Hell. Le premier album rap au succès planétaire, celui qui achèvera de porter le hip-hop au-delà de ses frontières initiales du Bronx pour l’imposer comme un mouvement global. Sur la cover de l’opus, deux des membres du groupe portent la Goose. Il n’en fallait pas plus pour susciter la demande. “On a tous découvert la Goose avec l’avènement de Run-DMC, au milieu des années 80. De là tout le monde est devenu ouf, tout le monde en voulait. Parce que Run-DMC les portait, c’est devenu la base. La triplette Goose-lunettes Cazal-bob Kangol, c’était la base“, se souvient Alexandre Guarneri, fondateur de la première marque streetwear française Homecore, celui-là même qui nous expliquait récemment l’importance des pochettes de disque dans l’inspi vestimentaire à cette période loin d’Instagram. Il irait presque jusqu’à dire que la révélation de Goose n’est dû qu’au port de DMC, qui sera de plus suivi par d’autres artistes en vogue, comme LL Cool J ou Eric B. & Rakim. C’est sûrement vrai pour une grande partie de la fanbase, notamment sa branche française. Mais pas pour tous les Ricains, assurément. Preuve en est, un autre individu, loin de l’univers musical, a aussi popularisé la pièce aux US. Larry Davis, de son nom. Dealer, de profession.

Photo Double Goose

Run-DMC et ses Goose. Photos : Profile, Michael Ochs Archives/Getty Images.

… et une pièce (over) validée par la rue

À l’automne de cette même année 86, peu après que DMC ait sorti son Raising Hell, ce Davis est activement recherché par la police new-yorkaise, qui veut l’entendre au sujet du meurtre de quatre autres trafiquants. Il a trouvé refuge dans le sud du Bronx, chez sa sœur, à qui il confie que les agents qui en ont après lui veulent l’éliminer pour ce qu’il sait de la corruption dans leurs services. “Si je suis pris dans la rue, les flics vont me tirer dessus. Mais je vais leur tirer dessus en premier“, lui dira-t-il. Le 19 novembre, une brigade d’intervention trouve sa planque, et Davis fait en effet feu le premier : il atteint six agents et parvient à s’enfuir. Malgré une chasse à l’homme intense, il sèmera la police durant 17 jours, avant d’être localisé chez une autre de ses sœurs, toujours dans le Bronx. Une prise d’otages sans victime plus tard, il accepte de se rendre avec l’assurance que des reporters, qu’il voit comme les garants de sa sécurité, sont sur place. Lorsque Larry Davis sort du building, ces derniers sont bien là. Et l’immortalisent avec son V Bomber de Double Goose sur les épaules. Une image marquante. “Quand on est allé faire notre pop-up à New York en 2009, les gens nous arrêtaient dans la rue à propos des Goose qu’on portait. Beaucoup nous disaient ’hey, mais c’est la veste de Larry Davis !’, ils n’ont pas oublié“, témoigne Thomas Raynal. Acquitté des charges de tentatives de meurtres sur agents de police, Davis a finalement plongé pour une autre affaire et est mort en prison. Il est néanmoins resté populaire aux US pour cet épisode, notamment auprès d’une partie de la communauté afro-américaine, qui l’a érigé en symbole de résistance contre les violences policières.

Photo Double Goose

Larry Davis au moment de son arrestation. Photo : Bettmann/GETTY IMAGES.

Si la France n’est pas très au fait du cas Larry Davis, la rue s’y est aussi appropriée la Goose. “La première fois que je l’ai vue, c’était dans la rue, 19e, les bandes qui traînaient à Riquet, requins vicieux en bas de chez moi. J’ai le souvenir très précis d’un gars en plein été, torse nu et chaîne en or, avec sa Goose. Ça m’a marqué“, se remémore Thomas Traoré d’Isakin. Entre deux souvenirs d’adolescence et l’énumération des rappeurs (NTM, Booba…) qui ont pu la porter par la suite, il se rappelle même d’une pièce qui a fait consensus entre diverses catégories du mouvement. “Je vais te dire à quel point c’était street, avec un épisode qui est la guerre Zulu (habillé à l’américaine, ndlr)-caillera. À un moment donné, années 90, il y avait ceux qui copiaient les States avec l’accoutrement baggy, et le côté caillera cité avec le 501 qui rentre dans le cul avec les Stan Smith et les flights en cuir… Eh bien les deux camps ont porté la Goose. C’était un consensus. La caillera avec son Levi’s ajusté et ses Air Max avait sa Goose, le Zulu avec le baggy aussi“. Validée par la crème du rap et la rue, Double Goose n’aurait pu rêver meilleurs ambassadeurs pour décoller. Forte de cette street cred absolue, elle aurait dû se vendre, se porter partout. Elle est pourtant restée un fantasme pour la communauté hip-hop.

Photo Double Goose

Requins vicieux. Double Goose x Isakin. Photo : @cebos_picsandlove.

Une rareté qui a pu tuer

Pourquoi cette incapacité à satisfaire les fans désireux de l’acquérir ? Eh bien parce que Goose, marque new-yorkaise et underground… est toujours restée new-yorkaise et underground. Quant à savoir pourquoi le créateur Teddy Held n’a pas pu la développer sous le poids de la demande, c’est un mystère. Ce qui est sûr, c’est que son fonctionnement en mode ‘puces’ n’a jamais bougé, ne rendant donc la marque disponible qu’au sein de la Grosse Pomme et à ses proches alentours. Autant dire qu’après que Run-DMC et Larry Davis soient passés par là, les stocks se sont vite amenuisés. “C’était juste introuvable, comparable aujourd’hui à une basket en édition limitée qui se revend dix fois le prix“, pointe Alexandre Guarneri, qui avant Homecore, faisait dans le resell de pièces streetwear shoppées aux US. Il se souvient ainsi d’avoir trouvé un New York vidé de ses Goose dès ses premiers allers retours. Une rareté qui a eu pour conséquences des dommages collatéraux. Nouveau flashback : 7 janvier 1987 à Newark, New Jersey, Merrill Broxton, 15 ans, est abattu par balles. Il a refusé de céder sa veste à un groupe de jeunes et tenté de prendre la fuite. Un meurtre – dont le coupable avait 13 ans – qui a débouché sur la formation d’une brigade de police entièrement dédiée à ces répandus vols à main armée de blousons, que The New York Times désigne comme des “bombers en cuir inspirés de l’équipement des pilotes de chasse de la seconde guerre mondiale, qui se vendent jusqu’à 300 dollars“. La Goose n’est pas explicitement nommée, mais au vu de la description et de la période concernée, qui correspond au boom de la marque, on semble dans le sujet. 

Photo Double Goose

Orchard Street, la rue du cuir de New York. Photo : Meißner/Getty Images.

Thomas, le propriétaire actuel, acquiesce quand on lui soumet ces faits divers sordides et cette unité de police qui effectuera des centaines d’arrestations. Ajoutant qu’à “Paris, c’était chaud aussi“. Son homologue d’Isakin abonde dans le même sens. “En gros tu es sur un blouson à 1000 balles (Alexandre nous dira qu’il revendait ses Goose jusqu’à l’équivalent actuel de 800 euros, ndlr) à une époque où, il faut remettre le contexte, le hip-hop est bourgeonnant. On a quelques images, mais pas le produit. Et tout d’un coup, le produit est sous tes yeux. Et là tu vois que les gens deviennent fous. C’était des arrachages tout le temps, dans le métro, partout. C’était pas forcément violent, mais y’en avait tellement peu, tu ne pouvais pas te dire ’ok je vais économiser et aller l’acheter en magasin’, non, y’avait pas le produit. Alors quand tu vois que le keum en face de toi, il l’a sur lui… Pour donner un exemple hors-Goose, la première fois que j’ai porté un couteau sur moi, c’est parce que j’avais une paire de Air Force qui venait des US. Et j’ai dû m’en servir“. Dès lors, aux yeux de Thomas, la Goose était réservée au gars “capable de la défendre“. Au point de faire effet “chef de meute. T’as une Goose, c’est toi qui tape le plus fort“. Street cred encore.

Des rues de NYC à une renaissance française

Incapable de soutenir la demande globale, Double Goose finira par disparaître tout bonnement au début des années 90. Les raisons restent là encore inconnues, mais la fin coïncidant avec celle du petit frère TROOP, on peut supposer que les frères Held ont voulu faire un solde tout compte, après les galères connues avec cette autre marque, victime de chantages et de la propagation de rumeurs pourtant grossières – la plus probante incluant, dinguerie, le Ku Klux Klan. Il faudra attendre dix ans, et curiosité, se rendre en France, pour voir DG revivre. Passionné de la pièce, Manuel Christin rachète la licence à la fin des années 90, puis, rejoint par Thomas Raynal, amorce une renaissance en pente douce, d’abord exclusivement artisanale et française. Les deux potes prendront toujours soin de ne pas toucher au modèle original, si ce n’est par quelques variations de matières et l’apport de détails fonctionnels, et ont tenu à l’inscrire dans la veine hip-hop/street qui a toujours été la sienne. Malgré du placement bien senti – 113 pour leur album 113 fout la merd (2002), la promo de Sheïtan avec Vincent Cassel shootée par JR -, et une nouvelle licence internationale qui signera son retour aux US, Double Goose restera longtemps dans l’ombre et réservée aux initiés. La flamme brille à nouveau depuis l’Hiver dernier, et cette collab avec Patta qui de l’avis même de Thomas, “a replacé Goose sur la carte“.

Photo Double Goose

113 fout la Goose. Photo : Armen Djerrahian.

Portée par la vague 80-90’s et le retour en force de la tendance doudoune, la Goose est en effet revenue sur le devant de la scène streetwear. Cet hiver, en parallèle d’une ligne étoffée et sublimée par les images de la légende Armen Djerrahian, ce sont Andrea Crews et Isakin qui ont signé leur doudoune, de quoi raviver un peu de l’aura et du passif de la marque mythique. “C’est un truc qui a travaillé les gens, un blouson qui a une identité forte : tu portes une Goose, c’est sûr que tu as un rapport avec le rap, avec la street. Alors oui ça change, les choses sont plus exposées, mais même aujourd’hui, pour porter une Goose, il faut avoir un rapport avec ce truc là“, glisse Thomas Traoré, pas peu fier d’avoir lié sa marque à DG, en guise de conclusion. La tentation héritage étant prégnante, on gage qu’il y aura d’autres associations qui viendront offrir à la Goose un gain de visibilité, et l’ouvrir aux jeunes fans de streetwear en quête d’authenticité. Une nouvelle patine en perspective pour un cuir rugueux sur lequel le temps n’a guère d’emprise, et qui ravivera toujours, dans l’absolu, son lot de souvenirs. “Je me rappelle d’un autre truc à New York, raconte encore Thomas Raynal. On est dans le métro, et il y a deux flics en face de nous. L’un d’eux me regarde avec insistance. Du coup moi, pas bien, je me demande ce que j’ai fait de mal. Le flic continue de me regarder, finit par s’approcher, et me dit : ’tu l’as eu où cette veste ? Ça fait 15 ans que je n’en ai pas vu, c’est dingue’.” Dingue, on disait. Et éternellement cool.

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