"Les premiers graffeurs étaient des bourgeois" : Le réalisateur des "Taken" Olivier Megaton nous raconte les débuts du graffiti en France

Rencontre avec un précurseur inattendu du graff.

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Arts Entertainment 

Il est connu pour les deux derniers volets de Taken, le troisième du Transporteur ou encore La Colombiana. Mais le réalisateur français Olivier Megaton est avant tout un graffeur. Son nom même en est le révélateur : Megaton n’est pas son patronyme officiel à l’état civil, sinon celui qu’il signait sur les murs. Et ce, il y a très longtemps. Avant même que le hip-hop n’ait débarqué en France, ni même percé à grande échelle aux États-Unis. “1980“, glisse le cinéaste, coincé sur son siège dans un recoin du concept store UPPER, au centre de l’Île Saint-Louis. Il est venu en ce lieu présenter ses dernières oeuvres ainsi qu’une collab exclusive avec la marque It Happened, mais c’est sa précieuse mémoire qu’on veut surtout solliciter. Et les souvenirs sont encore vifs, malgré l’étendue de ses pérégrinations.

1980, donc. Olivier Megaton a alors 15 ans, vit en banlieue parisienne, et peint déjà “un peu“, fait des pochoirs, alors l’outil en vigueur des street artistes à l’image du modèle de Banksy Blek le rat. “Des trucs minables“, rigole-t-il. C’est à ce moment qu’il découvre, à l’occasion d’un concert du groupe punk The Clash, un certain Futura 2000. Et avec lui la bombe, qui allait bientôt tout changer. “Il faisait un graff sur scène, à la bombe, derrière le groupe. De voir ça, ce qu’il faisait à la bombe, ça m’a donné envie de m’accrocher“, nous raconte-t-il. Proche des milieux alternatifs, celui qui est alors très loin des caméras met à profit le spray dans un quotidien rythmé par les mouvements de squats en squats, de concert en concert, avec pour résultante dans les deux cas, “des batailles rangées avec des CRS ou des skinheads“, lui qui fut proche de l’extrême gauche. “L’époque était violente, pas comme maintenant. On passait notre vie à se cartonner“. Pas étonnant d’apprendre que c’est à une telle période “où tout était blanc ou noir” et chargée de revendications, que le graff s’est véritablement lancé en France. Mais pour autant pas par l’intermédiaire de ceux qu’on aurait imaginés.

Photo Olivier Megaton graffiti

Crédit Photos : Thomas Barthélémy/HYPEBEAST FRANCE

“En 1980, qui avait la télé ? On n’avait pas de références”

Les premiers graffeurs étaient des bourgeois“. La phrase claque et étonne, Olivier Megaton rappelle le contexte. “En 1980, c’est bête, mais déjà qui avait la télé ? On n’avait pas de références. Il faut savoir que les personnes qui ont amené le graff en France, c’étaient des mecs qui allaient, et donc avaient les moyens d’aller à New York. Pas des gens qui trainaient en banlieue. C’est arrivé par des gens qui ont découvert ça du fait d’un milieu social différent. La force Alpha, ils habitaient boulevard Saint-Germain, Bando dans un hôtel particulier… pas les mêmes logiques sociales. C’est comme ça que ça s’est développé en France. Tous les graffs qui ont fleuri venaient de mecs issus d’un milieu bourgeois, et qui ont eu la chance de le découvrir à New York ou au cinéma. C’est la même chose avec le punk, venu de petits bourges. Il y a toujours eu cet espace de mélange un peu bizarre de milieux sociaux. Aujourd’hui c’est normal, mais ça ne l’était pas à l’époque. Rien qu’au niveau du langage, déjà, tu venais de banlieue, ça s’entendait direct“, explique-t-il. Autre preuve s’il en fallait de l’éloignement d’Internet, après sa découverte de Futura 2000, Megaton ne verra la bombe libre s’imposer que “trois, quatre ans après“. Moment où le hip hop commençait à prendre ses quartiers.

Passée la découverte, le graffiti “a très vite été ‘qui a fait quoi le premier’, ‘qui peint le plus’, ‘quelle lettre appartient à qui’, déjà dans un process beaucoup trop élaboré. C’est arrivé très tard en banlieue. Alors qu’il y a beaucoup plus de gens en banlieue qui auraient pu profiter de ce mouvement là. Dee Nasty est resté des années dans son appart sans que personne n’en ait rien à foutre. Je trouve ça un peu dommage“. Malgré des dynamiques de groupes et l’esprit particulier dans le mouvement naissant, Megaton n’a jamais lâché cet art, et ce sont ses graffs qui lui ont ouvert la porte du cinéma à la fin des années 80, par l’un de ces autres concours de circonstances qui jalonnent son parcours. Une rencontre inopinée avec un réalisateur lors d’une soirée, un autre rendez-vous, une demande de scénarios… et le décès d’un proche comme déclic. Zone, un ami graffeur retrouvé sans vie dans le métro parisien, lui inspire sa première histoire. “Très rapidement on a entendu des scénarios délirants sur cet épisode. Je me suis dit ‘et si je faisais un film là-dessus’, et j’ai imaginé ça littéralement. Pas sur lui exactement, mais j’ai imaginé une histoire sur ce qui aurait pu se passer, parce que c’est vrai qu’à l’époque tu pouvais croiser des gens particuliers dans le métro ou les catacombes. C’était chaud. Donc j’ai imaginé ça. Je n’avais pas d’ordi, mais une petite machine à écrire en plastique que j’avais trouvée dans la rue, et j’ai tapé le scénario sur des feuilles rose de la SNCF que j’avais récupérées dans leurs locaux“. “Le truc improbable” qui le fera rentrer dans le ciné, avec un premier court-métrage autour de la bombe… interdit aux moins de 16 ans et censuré par la RATP. “Une autre époque“, souffle-t-il encore. 

Photo Olivier Megaton graffiti

Crédit Photos : Thomas Barthélémy/HYPEBEAST FRANCE

“Un docu sur le graff ? J’ai des milliers d’heures, mais personne n’en a rien à foutre”

Cette époque des débuts du graff, on aurait envie que Megaton, aussi auteur de quelques documentaires, la renseigne. D’autant qu’il l’assure, il est allé à New York dès le milieu des années 80 rencontrer les pontes du mouvement – “parce qu’il était fondamental que je comprenne le truc” -, rassemblant sur le sujet “des milliers d’heures” d’images. Mais rien n’est jamais sorti. S’il est le premier à déplorer “qu’on ne parle pas de plein d’autres gens, des gens qui humainement, artistiquement, avaient le droit qu’on parle d’eux comme on a parlé d’autres“, le réalisateur assure que “personne n’en a rien à foutre, même aujourd’hui. J’ai proposé un projet de docu là-dessus, depuis 5-6 ans, et personne n’en a rien à cirer“. Vraiment, même après que la vague Banksy ait déferlée sur le monde de l’art ces dernières années ? Oui, vraiment.

Il faut se mettre dans la logique de ce qu’est aujourd’hui un docu, c’est peu de moyens… et puis le sujet est pointu, et irait sur Arte en plus ? Entre le graff et les squats, j’aurais des choses à raconter. Mais il faut être honnête, je vois ce qui les intéresse. Et le mec de base, de toute façon, il s’en fout. Tu as beau être entouré de gens intéressés, dès l’instant où tu changes l’éclairage, tu te rends compte qu’en vrai les gens n’en ont rien à foutre. Et pourtant je suis l’une des mémoires de ce truc, comme d’autres, et ça va disparaître. Je me dis que c’est con, on a vécu tellement de trucs. C’est les pieds nickelés. C’est con que ça disparaisse, parce que les gens ne vivent plus ça aujourd’hui. Tous les weekends c’était la guerre. Et pendant des années“, lâche Megaton. Mais cette déception n’aura pas de quoi l’atteindre en ce jour d’exposition, en marge de la sortie d’une série sur Netflix, The Last Days Of American Crime. “Là, je vois des potes que j’avais à 17-18 ans, ça me remet dedans, et je me dis ‘wow, qui aurait pensé que j’aurais fait le 100e de ce que j’ai fait’. Je veux dire, à l’époque je squattais, je n’avais pas d’appart, rien. Ma vie était pourrie. Bien pourrie. Et puis tu trouves où te pieuter, et puis t’oublies, et puis t’avances. Tout est possible. Ceux qui disent que ce n’est pas possible aujourd’hui, ce n’est pas vrai. Je ne vois pas comment ce serait moins possible aujourd’hui qu’avant“, glisse-t-il en guise de conclusion. Comme une morale à inscrire sur un mur.

 

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